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RETOUR A YUMA

Conscient de mes limites et de la futilité de ce blog, salmigondis peu digeste et support idéal quand on n’a pas de prétention littéraire, j’ai au moins la petite satisfaction d’être le petit catalyseur d’un site prometteur : RETOUR A YUMA. Son créateur, Jean-Louis Sauger veillant très tard, il a dû trouvé ce titre à 3h10 (arf ! arf !). On causait beaucoup sur le forum des SecondsCouteaux.com, j’avais pris le pseudo du Compilateur, à cause de mon temps passé à alimenter la base de données d’IMDB et lui, celui de Gashade, en hommage à Warren Oates, l’un de ses comédiens de prédilection. 

A l’affiche Mes dates clés par Monte Hellman dans Libération mercredi 15 juin 2005

“1937. A 5 ans, je suis si peureux et timide que mes parents décident de m’inscrire dans une classe d’initiation d’un cours d’art dramatique de Los Angeles. Ce qui était destiné à me donner un peu de courage et d’assurance m’a mis, en fait, le théâtre dans le sang. Je me suis senti comme mon héros de l’époque, W.C. Field, qui répétait à l’envi dans un de ses films : «Je suis marié à une superbe blonde…»

1952. Je finis mes études d’art dramatique et d’art visuel à UCLA, l’université de Los Angeles, quand je décide de faire un tour d’Europe. Six mois de bonheur et de découvertes : le cinéma en Angleterre, les intellectuels en France, l’art en Italie.

1953. Je rejoins comme acteur une petite troupe de théâtre à Greenville, en Californie, la Stump Town Company. A 21 ans, j’y joue, puis bientôt j’y dirige mes premiers spectacles.

1956. Un des membres de la troupe dégote un travail de monteur à Hollywood, pour les Artistes associés, mais il ne peut pas l’honorer, au dernier moment, à cause d’un autre engagement. Il m’offre sa place, que j’accepte avec l’enthousiasme du néophyte et la crainte de me faire dévorer tout cru par le système. Je travaille quelques mois comme un damné, sur des films dont j’ai tout oublié, même le titre, mais dans le laboratoire même où avaient été enregistrés les premiers sons du cinéma, pour le Chanteur de jazz.

1957. Avec ma troupe, je monte En attendant Godot, de Beckett, mais comme un western : Pozzo est un cow-boy du Texas et Lucky, un Indien. C’est un gros succès et un beau scandale.

1958. Toujours du montage, mais pour des cinéastes qui commencent à me marquer, autant par leur métier et leur amitié chaleureuse que par leur talent : Roger Corman, le pape de la série B, Harvey Hart, Phil Karlson, Sam Peckinpah.

1959. Roger Corman me propose de tourner moi-même mon premier film, bien évidemment une série B d’horreur, The Beast from Haunted Cave. A Hollywood, faire un film d’horreur est définitivement un péché et j’en suis très fier. J’ai la chance de travailler avec des acteurs géniaux. Cette expérience m’a profondément transformé : les films se font d’abord pour les acteurs que l’on dirige. Et c’est quand ils deviennent des amis que le film a le plus de chances d’être bon.

Eté 1960. C’est une coïncidence, mais elle est à la fois extraordinaire dans ma vie et productive pour mon travail : à quelques semaines d’intervalle, je lis Camus, l’Etranger, et je rencontre un jeune acteur inconnu sur le tournage d’un film de Corman, The Wild Ride : Jack Nicholson. Albert Camus, c’est une vision du monde qui m’explique soudain la manière dont je vois moi-même les choses. Nicholson, c’est une longue collaboration sur cinq films, dont mes deux westerns tournés coup sur coup dans l’Utah, The Shooting et l’Ouragan de la vengeance, où il donne aux films sa tension nerveuse.

1963. Naissance de ma fille, Melissa. A la clinique, dix minutes après l’accouchement, quand on me la confie dans les bras, le médecin lance, en comparant nos deux têtes : «Difficile de dire lequel est le bébé, lequel est le père…» L’expérience qui m’a le plus impressionné dans la vie.

1964. Au Player’s Ring Theater de Los Angeles, je remarque un acteur formidable dans une pièce prenante, Vol au-dessus d’un nid de coucou. C’est Warren Oates, qui va bientôt travailler avec Sam Peckinpah, puis avec moi : nous ferons quatre films ensemble. Avec Nicholson et lui, nous avions l’impression de former un trio irrésistible : être les rois du monde.

1966. Naissance de mon fils, Gerry. A ce moment-là, je tournais The Shooting. Il est très vite venu sur le tournage. Agé de quelques jours, il s’est tourné vers la caméra et lui a fait un signe.

1968. Rencontre avec Rudy Wurlitzer, l’écrivain de Nog et le scénariste qui me manquait pour aller plus loin. Nous écrivons tous les deux Macadam à deux voies, avec l’idée de croiser plusieurs choses : le paysage américain, les habitudes des jeunes gens, une course de voitures et l’esprit d’En attendant Godot. Comment faire une course où il ne se passe rien, une course la plus ralentie possible ?

1971. Tournage de Macadam à deux voies, dans une continuité absolue : l’histoire, c’est la durée d’un film. L’expérience la plus intéressante de ma vie. Les acteurs n’avaient pas lu le scénario et c’est comme si, sur le tournage, ils avaient été dans la vie. Ils ne savaient rien de ce qui allait se passer le lendemain. Je leur donnais les pages et les dialogues juste avant la nuit, mais ils ne les lisaient même pas. Car ils se sont mis à jouer le jeu au-delà de ce que j’espérais. Ce film reste pour moi comme une aventure, même s’il a été complètement sacrifié à sa sortie par le studio Universal. Soit le début et la fin immédiate de mon âge d’or hollywoodien !

1978. Je tourne en Espagne China 9, Liberty 37, mon «paella western» avec Warren Oates. C’est pour moi la découverte d’un pays et d’une culture : après la mort de Franco, il y eut là un clash inédit entre l’histoire et la modernité politique, et j’ai eu la chance d’en être le témoin. C’est un conflit fascinant et un pays que je continue d’aimer plus que les autres.

1991. Un jeune homme, fou de cinéma et qui a vu tous mes films, propose au studio un scénario qu’il aimerait que je tourne. Le cinéphile, c’est Quentin Tarantino et le scénario, Reservoir Dogs. Je le rencontre et je suis très impressionné par sa volonté, son savoir sur le cinéma et la vitesse hallucinante de sa parole. Il lui faudra quelques semaines, et un premier succès comme scénariste, pour prendre confiance et s’apercevoir qu’il veut diriger lui-même Reservoir Dogs. Même si j’ai été déçu de ne pouvoir travailler sur ce film, j’ai compris la décision de Tarantino. Nous sommes restés amis.

2005. Travail sur mon prochain film, Trapped Ashes, un film d’horreur à sketches que je dois mettre en scène aux côtés de Dario Argento et de Tobe Hooper. J’espère qu’il s’agit du début d’un nouveau chapitre dans ma vie de cinéaste.”

Il est bizarre de sentir des affinités, via la virtualité du web, une espèce d’amour commun du cinéma, du nanar décalé, des seconds rôles… Je finis donc par le rencontrer, via une visite à la capitale, magie du web… On commence rapidement une conversation, avec l’impression de continuer celle de la veille, alors que l’on ne se connaissait pas. Je finit par voir son grand oeuvre, un dictionnaire des grands seconds rôles américains, illustré par des captures d’écrans, je jubile à l’entendre parler de sa correspondance avec Jean-Patrick Manchette – “Les yeux de la momie” fait partie désormais de mes livres de chevets – ou des rôles de chacun, du – selon sa formule – “… type qui se gratte le nez au fond de la pièce, et vole la scène” .

Jean-Patrick Manchette en 1966 par son fils Doug Headline

source : Mollat

Suit une énorme frustration, de ne pas avoir son livre, dans ma bibliothèque, qui figurerait dans les incunables, mais oh joie, l’ami Jean-Louis a élaboré ce site, et désormais vous pouvez tous goûter à de l’humour de ce fils spirituel de Jean-Patrick Manchette, son excellente analyse des mauvais films. Vous pouvez donc désormais le mettre dans vos favoris, vous ne le regretterez pas !

Deux films de Monte Hellman, sortent à Paris et en province – Utopia à Bordeaux par exemple -, c’est l’occasion d’illustrer l’ouverture du site de l’ami Jean-Louis. Bon vent !

CAVALCADE

Dans le flot continu des témoignages télévisés, certains restent en mémoire comme celui de Bruno de Stabenrath, poignant et digne, à l’occasion de la sortie de son livre. Sur le plateau de “Tout le monde en parle” de Thierry Ardisson, il montrait son élégance et sa verve, parlant de son état de paraplégique avec beaucoup d’humour. On pouvait avoir beaucoup d’apriorismes de savoir son personnage incarné par Titoff, comique “gros rouge qui tâche”, pas vraiment probant sur des comédies comme “Gomez & Tavares” et “L’incruste”. Autant voir l’intelligence ou la probité incarnées par Alexia Laroche-Joubert !  Grave erreur, Mea Culpa…, les étiquettes ont la vie dure, mais Titoff est tout à fait crédible dans ce rôle – même déguisé en Basque ! -, pour peu que l’on occulte un peu le modèle original. Moins abouti et énergique que “L’envol” et surtout “Le grand rôle”, précédents films de Steve Suissa, ce film pêche beaucoup par ses maladresses – ralentis sirupeux, ombre titanesque d’une perche dans la scène du retour de Léo de l’hôpital -. Mais la sincérité de l’œuvre fait oublier les défauts de  l’ensemble. Il y a deux grandes forces, dans ce film, d’une part le traitement des difficultés et contraintes du quotidien, pour un nouveau handicapé – Les frais que causent une invalidité, le regard des autres, les choses bénignes qui semblent devenir insurmontables, certains tabous – et l’interprétation, formidable, comme dans les autres films de Steve Suissa.

 

Titoff

La fiche d’IMDB, semble assez complète – mais il manque au moins Valérie Steffen, en handicapée du gang des ciseaux -, beaucoup de comédiens sont venus faire un petit tour – Jean-Claude Bouillon et Béatrice Agenin, en parents chaleureux, Lionel Abelanski en vendeur de chaises roulantes, Pierre-Olivier Mornas, en sadique aux ciseaux, Elodie Navarre en infirmière compréhensive, etc… -. Marion Cottillard, Bérénice Béjo en femmes aimantes ou mal aimées, sont touchantes, de même que le trop rare Richard Bohringer, en médecin désabusé, Bruno Todeschini et Stéphan Guérin-Tillé en bons copains – ce dernier est touchant de la scène où il tente d’ironiser sur les avantages de vivre en banlieue -, Marianne Groves en soignante musclée avec lequel le courant ne passe pas – encore une grande sous-utilisée depuis son beau premier rôle dans “Mado, poste restante”, et Laurent Bateau, en passe de devenir un indispensable, dans le rôle du frère rabat-joie et terre à terre, mais sur lequel on peut toujours compter, même s’il a des difficultés à dire les joies d’un instant présent. A saluer également la musique de Michel Legrand – pour les nostalgiques -, et la reprise de la musique d’Ennio Moriconne, ritournelle de “Et pour quelques dollars de plus”, remixée par Claude Challe, tiré de l’album “60 seconds”, d’une redoutable efficacité. Ce film, certes maladroit par la forme, touche par son absence de pathos, c’est une belle leçon de vie, si vous avez l’occasion de voir les deux premiers films de Steve Suissa, n’hésitez pas, son parcours est à suivre de près.

UN HOMME À ABATTRE

Cet étonnant, et habile, film noir de 1967, réalisé par Philippe Condroyer  – Trois longs-métrages seulement pour le cinéma, avec “Tintin et les oranges bleues” (1964) et “La coupe à dix francs” (1974) – narre la traque à Barcelone, d’un mystérieux ingénieur nommé Fromm, qui pourrait être l’ancien S.S. Schmidt. Cette opération est commanditée par Julius – Luis Prendes, un corps meurtri, doublé par Michel Etcheverry ? -. L’ingénieur est surveillé par une équipe rodée, dominée par Raphaël – admirable Jean-Louis Trintignant -, dont la motivation semble l’argent et Georges – André Oumansky, qui posséde une forte présence – venu par conviction.

La mise en scène est habile, tourné un dans un inhabituel Barcelone non touristique, la formidable musique d’Antoine Duhamel installe un climat inquiet. Le plus passionnant du film est l’observation du suspect, l’équipe guette ses moindres gestes, le moindre signe pouvant prouver son identité, comme la manière d’écraser une cigarette, habitude venue pour ne pas laisser un mégot aux prisonniers. Julius, ne reconnaît pas immédiatement son bourreau, qui a de plus tué son frère, “Le temps est, semble t-il, le meilleur chirurgien…”, déclare t-il, mais ses motivations semblent plus ambigüe qu’une simple vengeance. On assiste donc à une opération voyeuriste, qui dévie pour Raphaël, sur une belle inconnue – Valérie Lagrange, décalée – pour tromper son ennui, montrant les dérives et les limites de ce type de comportement. Le rythme de ce polar est sans faiblesse. Il est dominé par un Jean-Louis Trintignant désabusé, montrant un humour et un détachement salvateur, est un bel exercice de style, complexe et maîtrisé. On peut déplorer pour Philippe Condroyer, à l’aise sur plusieurs registre, que son parcours soit si court.

L’INTERPRETE

En voyant ce dernier Sydney Pollack, nous sommes un peu sur un terrain acquis d’avance, solidité des interprètes, métier d’un grand cinéaste humaniste, un traitement connu de la passion “à froid”, une longueur hollywoodienne mais supportable.

D’où vient donc ce petit sentiment de recul sur ce film ? Des invraisemblances – un des personnages clés donnant son itinéraire dans un journal – ?,  de Sean Penn, toujours un peu dans le même registre – ici en policier largué par la mort de sa femme volage, dévoué à son job -, ou de l’opacité des traits de Nicole Kidman – pourtant le grand atout du film, il faut souligner combien c’est une formidable actrice – ou de voir Sydney Pollack, lui-même jouant un rôle, histoire dit-il d’économiser un cachet ?, reconnaître un Yvan Attal pas très à l’aise, ou des clichés d’une rencontre de deux solitudes ?.

Reste l’efficacité et la maîtrise de Sydney Pollack, faisant toujours exister les personnages et la situation – une interprète surdouée et sud-africaine témoin d’une sombre machination -,  ou une interprète, voir Catherine Keener, exceptionnelle en collègue amoureuse transie de Sean Penn, et rigoureuse dans son travail, une présence étonnante. Il est à l’aise dans un traitement romantique. Il y a de très belles scènes, dans l’organisation interne de l’ONU, filmés sur les lieux mêmes – Alfred Hitchock n’avait pas eu cette autorisation pour “La mort aux trousses” -, la rencontre du bus ou la première scène dans un stade de football. A voir donc, même si ce n’est pas le meilleur film de son auteur, et reste sans surprises.

ARTICLE – LE FIGARO

 Sydney pollack : «Je ne fais pas un cinéma aussi politiquement intense que je le souhaiterais parfois.» (Photo Lilo/Sipa.)

Sydney Pollack : «Je dois divertir»  – Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant
[08 juin 2005]

LE FIGARO. – Vous revenez de temps à autre au thriller politique. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre ?

SYDNEY POLLACK. – C’est une très bonne discipline pour moi, tout comme la comédie. Dans un drame, j’ai tendance à me laisser envahir par une humeur trop mélancolique. Quand je fais une comédie comme Tootsie ou des thrillers comme Les Trois Jours du condor, Absence de malice ou La Firme, cela demande une précision, une rigueur dans les détails, qui empêche les excès de lyrisme. Il faut résoudre des problèmes très concrets de logique et de rythme. Dans un thriller, vous devez semer la confusion un moment, pour que le spectateur se demande ce qui va arriver, mais ensuite, il faut donner les clefs. Et j’aime bien ce travail.

Cela correspond-t-il à un engagement politique de votre part ?

Il y a des thèmes politiques qui m’intéressent, mais je ne parlerai pas d’engagement, parce que j’appartiens au système hollywoodien, et que je dois être prudent : je fais des films qui coûtent cher, avec des stars, et je suis tenu de divertir. Il faut tenir à la fois le drame avec de grandes scènes entre des personnages romantiques et le thriller avec des implications politiques. Mais je ne pourrais pas tourner un film comme Z, de Costa-Gavras. Je ne fais pas un cinéma aussi intense politiquement que je le souhaiterais parfois.

Vous êtes-vous inspiré de personnages ou de situations réels ?

Je parle d’un Etat africain imaginaire, et le langage lui-même est inventé, mais le personnage du dictateur est presque un archétype. Presque tous les dictateurs ont commencé par être des idéalistes convaincus d’oeuvrer à la libération de leur pays. Et quand ils sont arrivés au sommet, ils n’ont plus que l’obsession de garder le pouvoir, ils sont totalement corrompus par lui. J’ai souvent rêvé à leurs face-à-face avec eux-mêmes. Ce n’est pas possible qu’ils ne mesurent pas à quel point ils sont loin de leur jeunesse. Je revois Castro acclamé à New York à ses débuts. Dans le fond de son coeur, ne sait-il pas à quel point il est corrompu, ne voit-il pas tout ce qu’il a trahi ?

Vous êtes le premier à avoir tourné dans les bâtiments de l’ONU. Comment avez-vous obtenu l’autorisation ?

En fait, je croyais que la production avait l’autorisation. Mais quand je suis allé visiter les lieux, pendant l’écriture du scénario, on m’a dit : vous ne pourrez jamais tourner là. Il n’était pas question d’arrêter le film, alors j’ai fait des recherches à Toronto pour traiter le décor en images de synthèse, mais j’étais déprimé. L’ONU était l’élément organique du film.

Les décors comptent beaucoup, pour vous…

Oui, les décors sont des éléments de mise en scène très importants, autant pour ce qu’ils contiennent d’histoire réelle que pour ce qu’ils disent de l’histoire fictive que je raconte. Dans L’Interprète, l’ONU est un véritable personnage. C’est un lieu sobre et puissant, un peu ténébreux, étouffé, comme s’il y avait du brouillage dans les ondes, et qui contraste avec l’énergie désordonnée des rues de New York. Je ne voyais pas comment renoncer à ce haut lieu de la vie politique internationale.

Qu’avez-vous fait alors ?

J’ai essayé de rencontrer Kofi Annan. En même temps, j’ai contacté plusieurs ambassadeurs à l’ONU pour obtenir leur soutien et faire du lobbying. Si j’ai eu gain de cause, ce n’est pas que je me sois montré particulièrement brillant et convaincant ! Kofi Annan a dit : «Pollack a gagné parce qu’il a refusé de prendre «non» pour une réponse.» Il m’a dit : «Vous êtes passionné, obstiné. De quoi avez-vous besoin ?» J’ai répondu : «Je prendrai tout ce que vous m’accorderez, si peu que ce soit.» En fait, il connaissait assez mes films pour savoir qu’il n’y aurait pas de surprise embarrassante. C’est un homme plein de courtoisie et de sagesse, et je pense que c’est un homme bon, ce qui ne l’empêche pas d’être un rude interlocuteur. En tout cas, il met beaucoup d’énergie à donner tout son poids à l’ONU. Et le film va dans ce sens : c’est le triomphe de la diplomatie, donc du dialogue, sur la violence armée.

LES 19EME JOUTES CINEMATOGRAPHIQUES

The idle class / La classe oisive

Imaginez un petit groupe d’une quinzaine de personnes, traverser la France, venir à Grenoble, ville superbe, riante de soleil, pour aller s’enfermer une journée entière dans une grande salle assez sombre…

Est-ce un petit groupe obscur fomentant quelques complots, comme le retour de Danièle Gilbert sur le petit écran ? une mystérieuse secte adorant un gourou, acteur charismatique américain ?, des politiques préparant un coup d’état militaire à l’aide de trombones, Alexia Laroche-Joubert, préparant sa prochaine immondice pour Endémol ?. Et non, c’est pire, ce sont des cinéphiles en goguette.

Avec mes camarades, nous avons donc participé aux 19ème joutes du cinéma. L’esprit, retrouver l’esprit du jeu de Pierre Tchernia, “Monsieur cinéma”, chacun prépare un questionnaire de 15 réponses, il a souvent un thème précis – la cécité au cinéma, en ce qui me concerne, les boissons, Les heures, les insectes, les villes, Jules Verne, les membres d’une famille, Marie-Antoinette, les enfants vedettes d’Hollywood, années 30/40, etc…- .

Le premier invité, en 1986 était Dominique Zardi, de mémoire – ne connaissant les joutes que depuis 2002 – il y a eu Blanchette Brunoy – dont le chaleureux souvenir a été évoqué -, Pierre Tchernia, bien sûr, Marcel Bluwal, Denys de la Patellière, Jean Parédés, Françoise Brion, Jacques Dumesnil, Alexandra Stewart, Howard Vernon, Jean Marais etc… Cette année, c’était Bertille Noël-Bruneau, touchante et souriante, héroïne de “La petite chartreuse” de Jean-Pierre Denis, venue avec sa mère.

C’est une initiative du chaleureux Joël Attard, personnalité bien connue des cinéphiles toulousains. La grande force des “Joutes”, c’est d’exister en petit comité, loin des spots médiatiques, retrouver la même langage et un esprit bon enfant, sans subir un mauvais esprit de compétition. Les grands gagnants cette année sont Claude Baugée, suivi de prés de David Salfati – deux pointures !- , les questions se posent dont toute la journée – donc ici ce samedi 11 juin 2005 -, histoire de sonder votre érudition. C’est assez amusant de ne pas retrouver un titre que l’on a vu, alors que l’inverse…

Pour terminer la soirée, grâce à un invitation du directeur de la cinémathèque de Grenoble, précédant le film sénégalais “Mossane”, film de Safi Faye de 1996, nous avons vu “The Idle class / La classe oisive” de Charles Chaplin. Force est de constater, que ce chef d’oeuvre de Charlot, a gardé sa drôlerie – il fallait entendre le rire de quatre enfants, présent ce jour là, c’est absolument indémodable -.

Je termine, en rendant hommage à Éric Moreau, l’un des joueurs, passionné par le cinéma américain, ancien garde républicain, il a traversé “Le miroir”, pour vivre sa passion, en devenant intermittent du spectacle. Il est capable de discuter avec Quentin Tarantino, venu voir deux films d’Hugo Fregonese à la Cinémathèque, et de dédicacer un livre parlant de Charles Vanel à un Jean-Paul Belmondo ébaubi, sur le tournage de “L’aîné des Ferchaux”. C’est un passionné survolté, venu hier avec son fils, on pourra le voir dans “The pink panther”, “Enfermés dehors”, “Grabuge”, “Fauteuil d’orchestre”, etc…, en silhouettes et rôles parlants.

Cet esprit ludique perdure donc, c’est agréable de se narrer diverses histoires, on se sent moins seul d’avoir une passion réservée pour des happy-fews. L’année prochaine, il y aura le vingtième anniversaire à Toulouse, c’est une institution de discrétion, un pur bonheur, si vous êtes intéressé pour nous rejoindre, n’hésitez donc pas en juin 2006.

DEADLINES

Ce film, petit cousin du “Faussaire” de Volker Schlöndorff (1981), étonne au départ par son réalisme – on retrouve donc la touche du chef opérateur de “Bloody sunday” : Ivan Strasburg” -, il y a d’ailleurs la caution morale de l’ancien journaliste Michael Lerner, devenu co-cinéaste avec Ludi Boeken, et la figuration intelligente de Patrick Chauvel, grand reporter bien connu. Le mélange documentaire, la reconstitution des années 80, est assez habile, le portrait d’un jeune loup assez falot – assez fade Stephen Moyer -, prêt à tout pour un scoop dans le Liban en guerre. Cet arriviste qui méconnaît totalement Beyrouth, est assez plausible, et l’on suit la situation de guerre à travers ses yeux.  Hélas, une histoire d’amour convenue et quelques clichés, enlève à la rigueur de l’ensemble. A vouloir trop concilier, toutes sortes de public, la cible visée s’égare – j’étais dans une salle où nus étions 5 personnes, pour terminer à 2 !” -. La prise de conscience du personnage principal, fait presque penser à un happy-ending facile.

Le romantisme convenu ne saurait pourtant trop nuire à l’ensemble, de plus Anne Parillaud, rend superbement les ambiguïtés de son métier de photographe et de son addiction à l’adrénaline, le film lui doit beaucoup. Au final, c’est un film rendant la difficulté de rendre compte d’une guerre, de ses manipulations, certains journalistes ne voyant la situation qu’à travers une bulle – On retrouvait ce schéma dans le superbe film de Peter Weir “L’année de tous les dangers” -. La vision des Libanais – Le chauffeur, le journaliste manipulateur, sorte de Sydney Greenstreet – me semble également digne d’intérêt. Il est dommage que le film bascule dans les clichés, mais il reste à voir, pour la réflexion qu’il soulève et l’approche assez frontale du métier de journaliste et de son rapport avec la notion de danger.  L’impression reste un peu mitigée au final, hélas.

CARD PLAYER

Un collègue me prête le dernier Dario Argento, sorti directement en DVD, “Card Player” – ce qui n’est pas bon signe -. A la mou qu’il me fait, je m’attends au pire, en plus de lire dans l’incontournable hors-série de Mad Movies consacré à “L’âge d’or du cinéma italien”, la réflexion de Pascal Laugier : “… Le dernier opus de Dario Argento ressemble à un téléfilm berlinois : lumière verte-vomi qui ferait passer n’importe quel épisode de Navarro pour du Barry Lyndon, suspens inexistant, découpage plan-plan exécuté (c’est le mot entièrement au 50 mm, focale unique, circulez, y’a rien a voir !…”. Le DVD propose une VO anglaise et un making-off anémique. Qu’est-il arrivé au maître ? est-ce la reconnaissance ?, qu’il mérite tout de même – A lire le livre de Jean-Baptiste Thoret “Dario Argento, le magicien de la peur” – un cynisme redoutable, vivre sur son acquis par un dernier bâclage. Ses derniers films présentent parfois des fulgurances – “Le sang des innocents” – et son film “Le syndrome de Stendhal” me semble un film à reconsidérer. Mais ici, le niveau est encore plus bas que dans “Le fantôme de l’Opéra”, c’est dire l’étendue du désastre. Tout ici est plat, l’histoire de départ assez improbable, un serial-killer joueur de poker virtuel, jouant la vie de ses victimes avec la police, assez sadique pour laisser les meurtres hors champ, ne flattant même pas nos vils instincts…

Stefania Rocca

Comme d’habitude, l’interprétation n’est pas le fort des films d’Argento, si je sauve personnellement Stefania Rocca, étonnante déjà en victime du web dans le film italien “Viol@”, mélange d’inquiétude et de grâce, avec un côté assez caméléon. Elle donne un peu d’humanité à se rôle de fliquette dévouée à son travail, composant avec un lourd vécu. Le reste de la distribution est assez banal, mais on s’amuse à reconnaître Adalberto Maria Merli en chef de la police – il était Minos dans “Peur sur la ville” (Henri Verneuil, 1975) -, mais on compatit avec l’Irlandais Liam Cunningham, en policier en exil à Rome, noyant ses démons dans l’alcool. Le scénario est assez ridicule, on n’échappe pas au cliché du médecin légiste original – sorte de Danny de Vito, chantant et faisant des claquettes !”. Les lieux sont ici impersonnels, et Argento s’auto cite à outrance – Le pollen faisant penser aux insectes de “Phenoména”. Il semble même qu’il ait pillé le réalisme des cadavres au film de Frédéric Schoendoerffer dans “Scènes de crimes”, la subtilité en moins. Un achat à éviter, le film est à voir, seulement si l’on est un fan absolu du maître, et encore uniquement pour se poser des questions, sur comment peut-on tomber si bas. On peut lui concéder cependant une volonté de renouvellement. Attendez donc la diffusion TV. Le film ressemble à l’oeuvre d’un tâcheron, copiant maladroitement les films précédents d’Argento, rajoutant ordinateurs et portables pour faire moderne.

Fragments d’un dictionnaire amoureux : Mike Marshall

Mike Marshall dans “L’alphomega”

Annonce la mort de Mike Marshall, fils unique de Michèle Morgan, qui n’a pas beaucoup marqué, il faut bien le dire, par ses interprétations, sinon le pilote anglais de “La grande vadrouille” de Gérard Oury (1966), Le falot Roger de Vaudray dans “Les deux orphelines” (Riccardo Freda, 1964) ou le mystérieux commanditaire d’Henri Virlojeux et André Weber dans la série TV “L’alphomega, 1973). Il est la vedette du méconnu “La fille de la mer morte” (1966), où il est un ingénieur catholique, qui ne parvenant pas à épouser une jeune fille juive, fille de Pierre Brasseur, parce qu’ils n’ont pas la même religion. On le vit aussi régulièrement dans les années 90, dans les séries produites par A.B. Productions. Son dernier rôle au cinéma, est celui d’un policier américain à la frontière dans “L’américain” de Patrick Timsit, questionnant Lorànt Deutsch. Il est le fils du metteur en scène William Marshall et le demi-frère de Tonie Marshall. Bibiographie : Yvan Foucart : « Dictionnaire des comédiens français disparus » (Mormoiron : Éditions cinéma, 2008).

Filmographie : 1961  The Phantom Planet (William Marshall) – 1963  The courtship of Eddie’s father (Il faut marier papa) (Vincente Minnelli) – 1964  Patate (Robert Thomas) – Déclic et… des claques (Philippe Clair) – 1965  Le due orfanelle (Les deux orphelines) (Riccardo Freda) – Paris brûle-t-il ? (René Clément) – 1966  La grande vadrouille (Gérard Oury) – Fortuna (La fille de la mer morte) (Menahem Golan) – 1967  Suzanne, die wirtin von der lahn / Mieux vaut faire l’amour (François Legrand [Franz Antel]) – 1968  Con lui cavalca la morte (Joseph Warren [Giuseppe Vari]) – Vendo cara la pelle (Je vends cher ma peau) (Ettore Maria Fizzarotti) – 1969  Les chemins de Katmandou (André Cayatte) – Hello goodbye (Id) (Jean Negulesco) – 1972  Quelques messieurs trop tranquilles (Georges Lautner) – Le serpent (Henri Verneuil) – 1973  L’histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise (Nina Companeez) – 1978  A little romance (I love you, je t’aime) (George Roy Hill) – Lady Oscar (Jacques Demy) – 1979  Moonraker (Id) (Lewis Gilbert) – The hostage tower (La Tour Eiffel en otage) (Claudio Guzman, téléfilm distribué en salles en Europe) – 1980  Le coup du parapluie (Gérard Oury) – Téhéran 43 nid d’espions (Alexandre Alov & Vladimir Naoumov) – 1981  Sezona mira u Parizu / Une saison de paix à Paris (Predrag Golubovic) – 1982  La morte vivante (Jean Rollin) – Ça va pas être triste (Pierre Sisser) – 1983  Until September (French lover) (Richard Marquand) – 1985  Maine Océan (Jacques Rozier) – 1986  Club de rencontres (Michel Lang) – Je hais les acteurs (Gérard Krawczyk) – Johann Strauss, der König ohne Krone / Johann Strauss, le roi sans couronne (Franz Antel) – 1989  Mister Frost (Id) (Philippe Setbon) – Eye of the widow (S.A.S., l’oeil de la veuve) (Andrew V. McLaglen) – La Révolution française : Les années terribles (Richard T. Heffron) – 1993  Neuf mois (Patrick Braoudé) – 2000  Fifi Martingale (Jacques Rozier, inédit en salles) – 2003  L’Américain (Patrick Timsit). Voxographie succincte : 1992  Sur les traces de gengis khan (Gilles Combet, documentaire TV, récitant) – 2003  Les aventures extraordinaires de Michel Strogoff (Bruno-René Huchez & Alexandre Huchez, animation). Télévision (notamment) : 1967  La parisienne (Jean Kerchbron) – 1972  Frédéric II (Olivier Ricard) – Les cinq dernières minutes : Meurtre par la bande (Claude Loursais) – 1973  L’Alphoméga (Lazare Iglèsis, série TV) – Vie et mort du roi Jean (Daniel Georgeot, captation) – 1974  À trois temps (Jean Kerchbron) -1976  Le cheval évanoui (Alain Dhénaut) – 1979  La lumière des justes (Yannick Andréi, série TV) – Les dames de la cote (Nina Companeez) – 1980  Petit déjeuner compris (Michel Berny, série TV) – 1983  Les enquêtes du commissaire Maigret : La tête d’un homme (Louis Grospierre) – 1984  Image interdite (Jean-Daniel Simon) – 1986  Lili, petit à petit (Philippe Galardi, séreie TV) – Le tiroir secret (Édouard Molinaro, Roger Gillioz, Michel Boisrond & Nadine Trintignant, série TV) – Un métier de seigneur (Édouard Molinaro) – 1987  Les enquêtes du commissaire Maigret : Les caves du Majestic (Maurice Frydland) – 1988  Hemingway (Bernhard Sinkel, série TV) – 1991  La grande dune (Bernard Stora) – 1993  Les noces de Lolita (Philippe Stebon) – Commissaire Dumas D’Orgheuil : John (Philippe Stebon) – 1995/1996  Les nouvelles filles d’à côté (série TV) – 1996  Jamais 2 sans toi (série TV) – 1997  Mission : protection rapprochée (Nicolas Ribowski) – 1997/1999  Les vacances de l’amour (série TV) – 2000  Relic Hunter (Sydney Fox l’aventurière) : Nothing But the Truth (John Bell) – Avocats & associés : Le bébé de la finale (Denis Amar) – Commissaire Moulin : Protection rapprochée (Gilles Béhat) – 2003  Navarro : Police racket (Patrick Jamain) – 2005  Sometimes in April (Quelques jours en Avril) (Raoul Peck). P.S. : Annonce aussi de la mort du réalisateur cubain Pastor Vega.

LE COIN DU NANAR : LE PONT DU ROI SAINT-LOUIS

Coup de chapeau à Mary McGuckian pour “Le pont du roi Saint-Louis”, rater un film de la sorte, avec un grand sujet – le roman de Thornton Wilder – et une telle distribution, ça tient du grand art. Dieu, dans une réplique redondante de la voix off, s’amuse avec les humains comme un enfant arrachant les pattes d’une mouche – something like that -, on regarde donc sans empathie les intervenants de ce film choral chloroformé. Du petit jeu – très subjectif – de qui l’on doit sauver dans une grande distribution, on peut retenir F. Murray Abraham – car il en fait des tonnes, c’est assez jubilatoire et ça trompe un peu notre ennui -, Kathy Bates d’une bouffonnerie pathétique et le jeu très “underplaying” de Harvey Keitel et Geraldine Chaplin.

Kathy Bates & Harvey Keitel

L’académisme est ici roi, la caméra ne se fait jamais oublier, la crédibilité est assez limite. Le gros “miscasting” du film n’est pas comme l’on dit Samuel Le Bihan – ni pire, ni meilleur que le reste de la distribution -, mais la mignonne mais peu charismatique Pilar Lopez de Ayala peu crédible dans le rôle de la Périchole. Dominique Pinon fait ce qu’il peut en bouffon, Robert de Niro est assez peu crédible en grand Inquisiteur, John Lynch est ectoplasmique, Emilie Dequenne ne fait que passer et Gabriel Byrne est décidément en petite forme ces derniers temps. La critique du clergé ou de la noblesse est assez vaine, même si certaines scènes éveillent un peu l’intérêt – La scène de l’humiliation de la marquise par La Périchole -, la détresse des jumeaux Manuel et Esteban touche un peu. Mais la joliesse de l’image ne sauve pas le film. Répondre aux grandes questions par un vide abyssal – avec ou sans pont – c’est assez vertigineux finalement.

TRAVAUX, ON SAIT QUAND CA COMMENCE…

L’affiche belge de Travaux…

L’œuvre de réalisatrice de Brigitte Roüan est attachante, de l’amusant court-métrage”Grosse” (1985) où une comédienne enceinte – elle est éconduite par Maurice Pialat – cherche du travail, d’ “Outremer” (1989), itinéraire nostalgique de trois sœurs, de “Post coïtum, animal triste” (1997),  récit d’une femme amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, et “Sa mère, la pute” (2001) sur Arte, portrait d’une vengeance de femme, il y a une gravité, une cohérence, et elle mérite plus que de figurer dans des petits rôles de femmes “fofolles,” ces derniers temps. Même s’il y a un petit problème de rythme parfois, me semble-t’il, Brigitte Roüan réussit parfaitement à mélanger des scènes oniriques – les plaidoiries de Carole Bouquet – et un certain réalisme social – les sans-papier et le petit monde des ouvriers colombiens -. J’entends ici ou là, parler de démagogie à propos de ce film, gageons que si ce même film était une réalisation anglaise tout le monde s’enthousiasmerait sans réserves.

Carole Bouquet

Venue avec Jean-Pierre Castaldi, présenter ce film avec enthousiasme, Brigitte Roüan montrait chaleur et conviction. Elle insistait sur l’importance des décors de Guy-Claude François – La seconde star du film, construit dans un entrepôt, selon le producteur Humbert Balsan, qui s’est donné la mort depuis et qui apparaît ici en banquier – . On se réconcilie ici avec Jean-Pierre Castaldi, qui était sur scène comme un lion dans une cage, et on finit même par oublier son image très dégradée de “premièrecompagnisé”, son personnage jouant de son statut d’amant encombrant de la belle Chantal. Le film doit beaucoup à sa distribution hétérogène, – elle avait déjà dirigé un inattendu Pierre Doris, en grand-père dans “Outremer” – dominée la belle énergie de Carole Bouquet, montrant ici, après “Nordeste”, l’étendue de son registre. Aldo Maccione – perdu de vue depuis le peu mémorable “La femme de chambre du Titanic” – est hilarant, en entrepreneur caractériel, c’est une figure poétique selon la réalisatrice, l’acteur avait tendance à faire comme son personnage, sortant du film, se faisant prier, avant de revenir rattrapé par Carole Bouquet. Les interprètes jouant les ouvriers colombiens sont tous formidables, avec une belle humanité, on se réjouit de revoir Françoise Brion, en mère fantasque de Chantal,  Gisèle Casadesus en voisine complice, Marcial Di Fonzo Bo en architecte colombien maladroit mais enthousiaste, Bernard Menez en commissaire décalé, Éric Laugérias en directeur de centre commercial conciliant, l’excellent Sotigui Kouyaté et son incroyable présence en sans-papier, Jean-Paul Bonnaire en consommateur de bistrot nonchalant, Philippe Ambrosini en inspecteur speedé, Rona Hartner en locataire volubile . N’oublions pas l’impeccable Didier Flamand en ancien mari de Chantal, toujours présent dans les mauvais moments, et la surprise finale du film. Au final, c’est un film très chaleureux, dont le souvenir perdure après sa vision, un film qui réchauffe l’âme, ce qui n’est pas si fréquent.

Aldo Maccione & Carole Bouquet

Article : Libération : Mes dates clés par Brigitte Roüan

“Juin 1947. Mon père se noie. Je suis posthume, mon biberon sous le bras. Eclipse du soleil, les brumes matinales auront toujours du mal à se dissiper.

Novembre 1954. Ma mère meurt de mélancolie. Je vis à Toulon, petite fille dans le noir, le deuil. On m’envoie en Algérie, chez mes oncles et tantes. Une grande maison blanche, pleine de lumière, de cris et de rires d’enfants. La joie, la beauté, les parfums, la chaleur des femmes algériennes, et les couleurs sur fond blanc. L’Algérie, qui entre en guerre, est désormais ma mère fantasmée, ma résilience.

1960. Ça chauffe en Algérie. On me réexpédie en France, pensionnaire chez les Dames de Sion, rue Notre-Dame-des-Champs à Paris. Jupes plissées, mines contrites, pupille de la nation, le noir revient. Silence et chahut, adolescente je m’ennuie. J’ai honte d’être roturière, orpheline, boursière fauchée. Je m’invente une vie où je serais riche et fameuse. Les seules dames en couleur sont les putes de la rue Quentin-Bauchart, qui me donnent des bonbons. Je ne sais pas trop ce qu’elles font là tous les lundis matin.

1966. Hypokhâgne au lycée Camille-Sée, autre caserne. Dernière de la classe : sacrée claque et des complexes pour la vie. Il ne m’en reste qu’un poème de Valéry : «O combles d’or, ô mille tuiles toits…»

Mai 1968. Je découvre la liberté. Avec quelques copines à Saint-Eustache pour un concert de musique sacrée, on décide d’aller rue Gay-Lussac. Sur les robes de soirée et les escarpins, on enfile des pulls, des jeans. On part faire la révolution sur les barricades. Quand les CRS ont chargé, je n’ai pas couru assez vite, mais lorsqu’ils voient les escarpins, la belle robe, ils me relâchent sur-le-champ. Mai 68, c’est la naissance de tous les sens et je ne veux qu’une chose : ne plus être vierge. Comme la révolution est très érotique, ça n’a pas traîné. Je rencontre mon premier ouvrier, de chez Renault : pour moi, c’est Mick Jagger.

1972. Thérèse est triste parce qu’elle rit quand on la b…, pièce de Coluche, que je joue au grand dam de ma famille. Je n’avais pas conscience que je pouvais faire rire, c’est venu petit à petit. Je joue une petite fille qui fait pipi au cinéma, submergée d’émotions. Il fallait que tout soit chronométré au millimètre. Quand ça ne marchait pas, Coluche était furieux. Il m’a appris le tempo. Je voulais être danseuse, mais j’avais une jambe plus courte que l’autre. Alors… va pour le théâtre. Mais du théâtre de rue pour changer le monde. Je me suis rendu compte que c’était le contraire : faire du théâtre pour être aimée.

1976. Les Amoureux de Goldoni, à la Gaîté-Montparnasse, avec Patrick Chesnais, mis en scène par Caroline Huppert. C’était hilarant : on a fait un tabac. Je me shoote à l’amour : les troupes, les metteurs en scène, les grands théâtres.

1977. Je joue Ophélie dans la Cour d’honneur d’Avignon, dans le Hamlet de Benno Besson. Un battement de cil et 2 000 personnes qui rient : un orgasme géant.

Juillet 1983. Naissance de mon fils, Félix. Enceinte, je venais de commencer Grosse, mon court métrage, où je joue face à Maurice Pialat, et je l’ai fini après la naissance. Félix est le seul acteur au monde qui, dans un même film, est à la fois dedans et dehors : il est dans mon ventre de comédienne et figurant bébé.

1987. Repérages pour Outremer, mon premier long. Je retrouve en Algérie les sensations de mon enfance. Je vais voir cette grande maison où j’ai vécu, la ferme des quatre chemins. Les arbres ont été coupés, c’est devenu moche, ça ressemble à un bidonville. La pauvreté est venue. Mais les Algériens, libres, marchent le plexus vers le soleil.

Cannes 1990. Outremer à la Semaine de la critique. Un festival à bicyclette. Je faisais tout, du Palm Beach au Palais, pour répondre aux interviews. On a le prix de la Semaine, joyeuses Cannes.

Cannes 1997. Post coïtum, animal triste à Un certain regard. C’est le plus petit budget de la sélection avec Marius et Jeannette de Guédiguian, mais ce seront les deux succès cannois de l’année : le rapport qualité/prix est excellent ! Les Américains disaient : «Ce n’est pas un low budget, mais un no budget…» Humbert Balsan, mon producteur, me lance au moment de monter sur scène : «Quand on montre un film qui s’appelle Post coïtum, animal triste, on n’a pas peur !» C’était très gai.

2001. Sa mère, la pute, pour Arte. Un film dur, qui s’est fait vite et dans la joie.

10 février 2005. Humbert se pend, mon film posthume sous le bras. Je suis KO, et tout le cinéma indépendant avec moi.

Cannes 2005. Travaux, à la Quinzaine. Cannes à tâtons, j’entends à peine les rires qui sont énormes. Les gens applaudissent comme à Guignol. Je suis cannée. Heureusement, Carole est là, avec son énergie, son appétit du bonheur.”