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AVANT LE DÉLUGE

Affiche belge provenant des Les gens du cinéma

On peut avoir du mal à imaginer la panique d’une guerre mondiale, en Europe à l’annonce du conflit coréen, c’est l’intérêt sociologique de ce film d’André Cayatte “Avant le déluge” tourné en 1953. L’œuvre de Cayatte est souvent accompagnée de sarcasmes, immanquablement de l’adjectif démonstratif, mais c’est un cinéaste à réhabiliter, ses dénonciations contre la peine de mort : “Nous sommes sous des assassins”, la dictature des apparences : “Le miroir à deux faces”, l’euthanasie, etc… sont marquantes pour l’époque. Cet ancien avocat a une vision pessimiste de la société sclérosée, il donne ici à penser sur la responsabilité des parents, même si la charge est assez forte ici, mais les jeunes délinquants dans une utopie imbécile de fuite en Polynésie pour fuir un hypothétique cataclysme. Ils viennent tous de familles honorables, mais ne sont pas excusés pour autant, deux innocents seront des victimes gratuites, tel le vieux vigile joué par Julien Verdier. Il y a beaucoup des communs avec “L’appât” de Bertrand Tavernier (1994), ce dernier évitant l’écueil de la charge contre les parents – Nicolas Silberg jouant le père d’Olivier Sitruk a été coupé au montage -. Ici Liliane – dont la séduction innocente est parfaitement campée par la débutante Marina Vlady -, est dédouanée de sa responsabilité, contrairement au personnage de Marie Gillain, dans le film de Tavernier. Le film rend formidablement l’état de la France après guerre, l’inquiétude d’une guerre mondiale, les résurgences de l’antisémitisme, le cynisme des notables. Cayatte dénonce aussi bien l’éducation permissive d’un professeur dépassé – formidable Bernard Blier -, ou celle étouffante d’une mère abusive, ou d’un raciste délirant.

On peut décrocher parfois aux 2h15 de ce film, mais il y a comme souvent chez Cayatte, une distribution exceptionnelle – notifiée par ordre alphabétique, voir fiche IMDB, en attente de compléments -. Jacques Castelot est particulièrement excellent en marchand d’art douteux et d’un cynisme inouï, jouant avec les conventions de la grande bourgeoisie, séduisant Isa Miranda – co-production italienne oblige -, femme abandonnée à la mesquinerie de son mari – Paul Frankeur, très réjouissant dans la bêtise -. Line Noro est juste en mère possessive après une vie de frustrations. Bernard Blier, dans la sobriété est touchant en père dépassé par l’éducation de ses deux enfants – voir les affrontements avec son communiste de fils, le trop méconnu Paul Bisciglia, figure omniprésente du cinéma français, souvent dans des rôles gouailleurs -, facilement manipulable. En dehors de Marina Vlady – beaucoup de charme – et de Roger Coggio – quoi qu’un peu théâtral -, les jeunes sont assez méconnus mais justes – Clément Thierry, Jacques Pierre, Jacques Chabassol, Jacques Fayet -, Antoine Balpêtré est à l’aise dans l’ignominie antisémite – dont Cayatte montre le grotesque dans la scène de l’huissier breton joué par Jérôme Goulven -, il semble vouloir ici vouloir se dédouaner de son attitude lors de l’occupation, car il avait récité un poème sur la tombe de Philippe Henriot. Carlo Ninchi en président du tribunal est bien doublé – la litanie des sentences -, et l’on retrouve d’excellents seconds rôles, crédités, Albert Rémy en garçon de café sympathique, Léonce Corne en commissaire désabusé, ou non, Jacques Marin en cycliste rigolard. On retrouve aussi Delia Scala, superbe italienne, rayonnant d’érotisme – dévoilant un sein magnifique – et deux débutants prometteurs, Gérard Blain en élève bagarreur et Jacques Duby en manifestant pour la paix malmené. Le regard d’André Cayatte est précieux, il ne fait pas un plaidoyer, mais pose un constat sur la société de son temps.

A DIRTY SHAME

 C’est un pied de nez salutaire et potache à l’Amérique bien pensante, qui se scandalise à la vue d’un sein – celle qui se scandalise à la vue du sein de Janet Jackson, lors du superbowl, ou la récente censure des dessins animés de Tex Avery par Warner, voir le site de Martin Winckler -. Ses interprètes s’en donne à cœur joie, telle Tracey Ullman (“Escrocs mais pas trop”, ou Chris Isaak continue à dégommer son image de crooner, le jackassien Johnny Knoxville est hilarant en messie du sexe, et on retrouve Patty Hearst, habituée des films de John Waters et connue pour son enlèvement. Le film commence comme dans “Frissons” de David Cronenberg, un souffle pervers semble atteindre Baltimore – ville de naissance du cinéaste -, y compris chez les végétaux et les écureuils, suit un salutaire et revigorant jeu de massacre, cartoon jubilatoire, avec la satisfaction de voir que le cinéaste n’a rien perdu de sa virulence, depuis ses premières provocations avec le célèbre Divine. Le film fourmille de trouvailles – la maison de retraite, la guest-star de la scène de l’avion -, transcendant le mauvais goût, même s’il n’évite pas les répétitions.

Tracey Ullman & Chris Isaak, où comment consolider son couple…

La sévérité de la critique me semble excessive pour ce film qui peut être une ôde à la liberté. Le ton est proche de celui d’un cartoon, est on est loin des habituelles comédies adolescentes scatophiles. C’est un film à rapprocher avec le récent “Team America”, réjouissant jeu de massacre, en plus d’une réussite formelle en hommage des “Thunterbirds”. Personne n’est épargné, et le film brille par son inventivité constante, tout en osant le mauvais goût et le dénigrement de nos icônes hollywoodienne (Alec Baldwin en parrain du Film Actor Guild ((F.A.G. !), ou Susan Sarandon, en actrice dont le talent décline, ce qui n’est évidemment pas le cas). En plus un film qui nous venge de Michael Bay et de son “Pearl Harbour” ne peut qu’avoir notre estime. L’Amérique puritaine sous l’ère Bush, permet ce type de film, soupape autorisée, mais la France reste plus frileuse avec nos conformismes.

L’ANNULAIRE

Ce film est, selon une expression à la mode “Un film monde” tiré du livre de Yoko Ogawa. Il faut ici abandonner toute tentative d’explication, pour s’abandonner aux émotions. On comprend vite que les clefs sont inutiles, mais c’est un peu les limites du film. C’est le portrait d’une jeune fille déracinée, perdue dans une zone portuaire – Le film est tourné à Hambourg. Faut-il voir dans ce film, la peur de rentrer dans l’âge adulte ?. Elle est à la recherche d’un travail provisoire, suite à l’amputation d’un petit bout de son annulaire, dans un travail à la chaîne. Elle semble naïve et partage une chambre d’hôtel avec un jeune marin vivant la nuit, qu’elle ne fera que croiser. Le choc du film est la présence d’Olga Kurylenko, on est happé par sa sensualité, et très rares sont les actrices qui ont une telle présence à l’écran, la caméra l’aime et la désire. On suit donc son personnage facilement, et de son entrée chez un curieux naturaliste, composant de curieux spécimens. La réalisatrice Diane Bertrand  – réalisatrice du film choral “Un samedi sur la terre” (1995) – semble consciente de la grâce de son interprète, et manque d’en abuser.

Olga Kurylenko et Marc Barbé dans “L’annulaire”

Son employeur est l’excellent Marc Barbé, décidement abonné aux rôles d’ogres après l’étonnant “Sombre” de Philippe Grandrieux (1999). Comme la Mrs. Danvers du “Rebecca” d’Hitchock, d’après Daphné Du Maurier, on ne l’entend jamais arriver. Protecteur et précis, il dégage l’angoisse, l’opacité de son métier nous intrigant. Il continue donc son parcours singulier avec une belle exigence. Diane Bertrand a donc réussi à rendre une atmosphère oppressante, une moiteur, les variantes d’un climat humide influencent les clients du laboratoire. Reste quelques opacités inutiles – la présence de l’enfant -, mais la ronde des clients est prenante. Il convient de saluer trois comédiens – et non des moindres – du film : Hanns Zischler en hôtelier jovial, Edith Scob qui promène une étrangeté  et une superbe, en locataire mystérieuse et le trop rare Sotigui Kouyaté qui laisse toujours une humanité dans son rôle de cireur de chaussures philosophe, aucun film semble digne d’être à la hauteur du talent de cet ancien griot. Saluons également la  musique de Beth Gibbons, et la photo magnifique d’Alain Duplantier. Laissez vous donc aller à ce climat particulier de ce film, sous peine de rester à la porte…

LA MAISON SOUS LES ARBRES

L’inénarrable Jean Tulard, bazarde ce film avec sa légèreté habituelle dans son “Guide des films”, mais ce film méconnu mérite le détour. L’aspect polar,  est difficile à évoquer, pour ne pas éventer le suspense du film. Le postulat de base est donné par le personnage de “l’homme de l’organisation”, campé magistralement par Maurice Ronet, qui démarche Philippe, un scientifique qui se consacre à l’édition . Son rôle est très court, mais il est habile et manipulateur, ce comédien livre une composition inquiétante, qui habite tout le reste du film.

C’est aussi une radiographie assez amère d’un couple d’Américains vivant à Paris, avec deux enfants, le détachement mutuel de chacun, les vérités qui sortent assez librement. Philippe, joué par Frank Langella au jeu nerveux, a épousé Jill (Faye Dunaway, intense), car elle était enceinte. Suit un jeu de piste prenant, à travers le regard de Jill, borderline en difficulté avec la réalité, mais son personnage est actif et cherche des solutions. Elle a des difficultés avec la notion du temps, pouvant amener son fils cadet de longues heures sur une péniche, habitée par une sorte d’irresponsabilité. Sa fascination de la Seine – Lourde symbolique – inquiète, elle vit mal son déracinement.

L’interprétation des autres comédiens est excellente, de Barbara Parkins en amie dévoue, Karen Blanguernon en femme mystérieuse, Raymond Gérôme en commissaire intransigeant mais efficace, Gérard Buhr – appelé Raymond Buhr dans la base IMDB !, j’ai donc un joyeux ménage à faire – est un inquiétant psychiatre, ce comédien trop rare excelle dans les rôles inquiétants.

Il y a peu de personnages clichés parisiens, divergeant un peu par son regard français dans une co-production anglo-saxonne, mais on peut reconnaître Louise Chevalier en fleuriste râleuse, Patrick Dewaere en jeune désinvolte – il faisait déjà une apparition presque subliminale dans “Paris brûle-t’il ?” – Michel Charrel, en agent de la circulation ou Carlo Nell en policier furtif.

Le film est présenté en VF uniquement, dans la chaîne Cinétoile, ce qui est assez dommage, malgré un doublage soigné : Sylvie Moreau – nom trouvé le site de La gazette du doublage -, Pierre Vaneck, François Chaumette, Pierre Vernier… et l’insupportable Jackie Berger, femme qui doublait les enfants – je n’ai jamais entendu un enfant parler comme ça -, ce qui est assez gênant. Un film à voir cependant, par son regard désenchanté de Paris, une habile réalisation et le jeu de Faye Dunaway, à la porte de la folie.

CAVALCADE

Dans le flot continu des témoignages télévisés, certains restent en mémoire comme celui de Bruno de Stabenrath, poignant et digne, à l’occasion de la sortie de son livre. Sur le plateau de “Tout le monde en parle” de Thierry Ardisson, il montrait son élégance et sa verve, parlant de son état de paraplégique avec beaucoup d’humour. On pouvait avoir beaucoup d’apriorismes de savoir son personnage incarné par Titoff, comique “gros rouge qui tâche”, pas vraiment probant sur des comédies comme “Gomez & Tavares” et “L’incruste”. Autant voir l’intelligence ou la probité incarnées par Alexia Laroche-Joubert !  Grave erreur, Mea Culpa…, les étiquettes ont la vie dure, mais Titoff est tout à fait crédible dans ce rôle – même déguisé en Basque ! -, pour peu que l’on occulte un peu le modèle original. Moins abouti et énergique que “L’envol” et surtout “Le grand rôle”, précédents films de Steve Suissa, ce film pêche beaucoup par ses maladresses – ralentis sirupeux, ombre titanesque d’une perche dans la scène du retour de Léo de l’hôpital -. Mais la sincérité de l’œuvre fait oublier les défauts de  l’ensemble. Il y a deux grandes forces, dans ce film, d’une part le traitement des difficultés et contraintes du quotidien, pour un nouveau handicapé – Les frais que causent une invalidité, le regard des autres, les choses bénignes qui semblent devenir insurmontables, certains tabous – et l’interprétation, formidable, comme dans les autres films de Steve Suissa.

 

Titoff

La fiche d’IMDB, semble assez complète – mais il manque au moins Valérie Steffen, en handicapée du gang des ciseaux -, beaucoup de comédiens sont venus faire un petit tour – Jean-Claude Bouillon et Béatrice Agenin, en parents chaleureux, Lionel Abelanski en vendeur de chaises roulantes, Pierre-Olivier Mornas, en sadique aux ciseaux, Elodie Navarre en infirmière compréhensive, etc… -. Marion Cottillard, Bérénice Béjo en femmes aimantes ou mal aimées, sont touchantes, de même que le trop rare Richard Bohringer, en médecin désabusé, Bruno Todeschini et Stéphan Guérin-Tillé en bons copains – ce dernier est touchant de la scène où il tente d’ironiser sur les avantages de vivre en banlieue -, Marianne Groves en soignante musclée avec lequel le courant ne passe pas – encore une grande sous-utilisée depuis son beau premier rôle dans “Mado, poste restante”, et Laurent Bateau, en passe de devenir un indispensable, dans le rôle du frère rabat-joie et terre à terre, mais sur lequel on peut toujours compter, même s’il a des difficultés à dire les joies d’un instant présent. A saluer également la musique de Michel Legrand – pour les nostalgiques -, et la reprise de la musique d’Ennio Moriconne, ritournelle de “Et pour quelques dollars de plus”, remixée par Claude Challe, tiré de l’album “60 seconds”, d’une redoutable efficacité. Ce film, certes maladroit par la forme, touche par son absence de pathos, c’est une belle leçon de vie, si vous avez l’occasion de voir les deux premiers films de Steve Suissa, n’hésitez pas, son parcours est à suivre de près.

UN HOMME À ABATTRE

Cet étonnant, et habile, film noir de 1967, réalisé par Philippe Condroyer  – Trois longs-métrages seulement pour le cinéma, avec “Tintin et les oranges bleues” (1964) et “La coupe à dix francs” (1974) – narre la traque à Barcelone, d’un mystérieux ingénieur nommé Fromm, qui pourrait être l’ancien S.S. Schmidt. Cette opération est commanditée par Julius – Luis Prendes, un corps meurtri, doublé par Michel Etcheverry ? -. L’ingénieur est surveillé par une équipe rodée, dominée par Raphaël – admirable Jean-Louis Trintignant -, dont la motivation semble l’argent et Georges – André Oumansky, qui posséde une forte présence – venu par conviction.

La mise en scène est habile, tourné un dans un inhabituel Barcelone non touristique, la formidable musique d’Antoine Duhamel installe un climat inquiet. Le plus passionnant du film est l’observation du suspect, l’équipe guette ses moindres gestes, le moindre signe pouvant prouver son identité, comme la manière d’écraser une cigarette, habitude venue pour ne pas laisser un mégot aux prisonniers. Julius, ne reconnaît pas immédiatement son bourreau, qui a de plus tué son frère, “Le temps est, semble t-il, le meilleur chirurgien…”, déclare t-il, mais ses motivations semblent plus ambigüe qu’une simple vengeance. On assiste donc à une opération voyeuriste, qui dévie pour Raphaël, sur une belle inconnue – Valérie Lagrange, décalée – pour tromper son ennui, montrant les dérives et les limites de ce type de comportement. Le rythme de ce polar est sans faiblesse. Il est dominé par un Jean-Louis Trintignant désabusé, montrant un humour et un détachement salvateur, est un bel exercice de style, complexe et maîtrisé. On peut déplorer pour Philippe Condroyer, à l’aise sur plusieurs registre, que son parcours soit si court.

L’INTERPRETE

En voyant ce dernier Sydney Pollack, nous sommes un peu sur un terrain acquis d’avance, solidité des interprètes, métier d’un grand cinéaste humaniste, un traitement connu de la passion “à froid”, une longueur hollywoodienne mais supportable.

D’où vient donc ce petit sentiment de recul sur ce film ? Des invraisemblances – un des personnages clés donnant son itinéraire dans un journal – ?,  de Sean Penn, toujours un peu dans le même registre – ici en policier largué par la mort de sa femme volage, dévoué à son job -, ou de l’opacité des traits de Nicole Kidman – pourtant le grand atout du film, il faut souligner combien c’est une formidable actrice – ou de voir Sydney Pollack, lui-même jouant un rôle, histoire dit-il d’économiser un cachet ?, reconnaître un Yvan Attal pas très à l’aise, ou des clichés d’une rencontre de deux solitudes ?.

Reste l’efficacité et la maîtrise de Sydney Pollack, faisant toujours exister les personnages et la situation – une interprète surdouée et sud-africaine témoin d’une sombre machination -,  ou une interprète, voir Catherine Keener, exceptionnelle en collègue amoureuse transie de Sean Penn, et rigoureuse dans son travail, une présence étonnante. Il est à l’aise dans un traitement romantique. Il y a de très belles scènes, dans l’organisation interne de l’ONU, filmés sur les lieux mêmes – Alfred Hitchock n’avait pas eu cette autorisation pour “La mort aux trousses” -, la rencontre du bus ou la première scène dans un stade de football. A voir donc, même si ce n’est pas le meilleur film de son auteur, et reste sans surprises.

ARTICLE – LE FIGARO

 Sydney pollack : «Je ne fais pas un cinéma aussi politiquement intense que je le souhaiterais parfois.» (Photo Lilo/Sipa.)

Sydney Pollack : «Je dois divertir»  – Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant
[08 juin 2005]

LE FIGARO. – Vous revenez de temps à autre au thriller politique. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre ?

SYDNEY POLLACK. – C’est une très bonne discipline pour moi, tout comme la comédie. Dans un drame, j’ai tendance à me laisser envahir par une humeur trop mélancolique. Quand je fais une comédie comme Tootsie ou des thrillers comme Les Trois Jours du condor, Absence de malice ou La Firme, cela demande une précision, une rigueur dans les détails, qui empêche les excès de lyrisme. Il faut résoudre des problèmes très concrets de logique et de rythme. Dans un thriller, vous devez semer la confusion un moment, pour que le spectateur se demande ce qui va arriver, mais ensuite, il faut donner les clefs. Et j’aime bien ce travail.

Cela correspond-t-il à un engagement politique de votre part ?

Il y a des thèmes politiques qui m’intéressent, mais je ne parlerai pas d’engagement, parce que j’appartiens au système hollywoodien, et que je dois être prudent : je fais des films qui coûtent cher, avec des stars, et je suis tenu de divertir. Il faut tenir à la fois le drame avec de grandes scènes entre des personnages romantiques et le thriller avec des implications politiques. Mais je ne pourrais pas tourner un film comme Z, de Costa-Gavras. Je ne fais pas un cinéma aussi intense politiquement que je le souhaiterais parfois.

Vous êtes-vous inspiré de personnages ou de situations réels ?

Je parle d’un Etat africain imaginaire, et le langage lui-même est inventé, mais le personnage du dictateur est presque un archétype. Presque tous les dictateurs ont commencé par être des idéalistes convaincus d’oeuvrer à la libération de leur pays. Et quand ils sont arrivés au sommet, ils n’ont plus que l’obsession de garder le pouvoir, ils sont totalement corrompus par lui. J’ai souvent rêvé à leurs face-à-face avec eux-mêmes. Ce n’est pas possible qu’ils ne mesurent pas à quel point ils sont loin de leur jeunesse. Je revois Castro acclamé à New York à ses débuts. Dans le fond de son coeur, ne sait-il pas à quel point il est corrompu, ne voit-il pas tout ce qu’il a trahi ?

Vous êtes le premier à avoir tourné dans les bâtiments de l’ONU. Comment avez-vous obtenu l’autorisation ?

En fait, je croyais que la production avait l’autorisation. Mais quand je suis allé visiter les lieux, pendant l’écriture du scénario, on m’a dit : vous ne pourrez jamais tourner là. Il n’était pas question d’arrêter le film, alors j’ai fait des recherches à Toronto pour traiter le décor en images de synthèse, mais j’étais déprimé. L’ONU était l’élément organique du film.

Les décors comptent beaucoup, pour vous…

Oui, les décors sont des éléments de mise en scène très importants, autant pour ce qu’ils contiennent d’histoire réelle que pour ce qu’ils disent de l’histoire fictive que je raconte. Dans L’Interprète, l’ONU est un véritable personnage. C’est un lieu sobre et puissant, un peu ténébreux, étouffé, comme s’il y avait du brouillage dans les ondes, et qui contraste avec l’énergie désordonnée des rues de New York. Je ne voyais pas comment renoncer à ce haut lieu de la vie politique internationale.

Qu’avez-vous fait alors ?

J’ai essayé de rencontrer Kofi Annan. En même temps, j’ai contacté plusieurs ambassadeurs à l’ONU pour obtenir leur soutien et faire du lobbying. Si j’ai eu gain de cause, ce n’est pas que je me sois montré particulièrement brillant et convaincant ! Kofi Annan a dit : «Pollack a gagné parce qu’il a refusé de prendre «non» pour une réponse.» Il m’a dit : «Vous êtes passionné, obstiné. De quoi avez-vous besoin ?» J’ai répondu : «Je prendrai tout ce que vous m’accorderez, si peu que ce soit.» En fait, il connaissait assez mes films pour savoir qu’il n’y aurait pas de surprise embarrassante. C’est un homme plein de courtoisie et de sagesse, et je pense que c’est un homme bon, ce qui ne l’empêche pas d’être un rude interlocuteur. En tout cas, il met beaucoup d’énergie à donner tout son poids à l’ONU. Et le film va dans ce sens : c’est le triomphe de la diplomatie, donc du dialogue, sur la violence armée.

DEADLINES

Ce film, petit cousin du “Faussaire” de Volker Schlöndorff (1981), étonne au départ par son réalisme – on retrouve donc la touche du chef opérateur de “Bloody sunday” : Ivan Strasburg” -, il y a d’ailleurs la caution morale de l’ancien journaliste Michael Lerner, devenu co-cinéaste avec Ludi Boeken, et la figuration intelligente de Patrick Chauvel, grand reporter bien connu. Le mélange documentaire, la reconstitution des années 80, est assez habile, le portrait d’un jeune loup assez falot – assez fade Stephen Moyer -, prêt à tout pour un scoop dans le Liban en guerre. Cet arriviste qui méconnaît totalement Beyrouth, est assez plausible, et l’on suit la situation de guerre à travers ses yeux.  Hélas, une histoire d’amour convenue et quelques clichés, enlève à la rigueur de l’ensemble. A vouloir trop concilier, toutes sortes de public, la cible visée s’égare – j’étais dans une salle où nus étions 5 personnes, pour terminer à 2 !” -. La prise de conscience du personnage principal, fait presque penser à un happy-ending facile.

Le romantisme convenu ne saurait pourtant trop nuire à l’ensemble, de plus Anne Parillaud, rend superbement les ambiguïtés de son métier de photographe et de son addiction à l’adrénaline, le film lui doit beaucoup. Au final, c’est un film rendant la difficulté de rendre compte d’une guerre, de ses manipulations, certains journalistes ne voyant la situation qu’à travers une bulle – On retrouvait ce schéma dans le superbe film de Peter Weir “L’année de tous les dangers” -. La vision des Libanais – Le chauffeur, le journaliste manipulateur, sorte de Sydney Greenstreet – me semble également digne d’intérêt. Il est dommage que le film bascule dans les clichés, mais il reste à voir, pour la réflexion qu’il soulève et l’approche assez frontale du métier de journaliste et de son rapport avec la notion de danger.  L’impression reste un peu mitigée au final, hélas.

CARD PLAYER

Un collègue me prête le dernier Dario Argento, sorti directement en DVD, “Card Player” – ce qui n’est pas bon signe -. A la mou qu’il me fait, je m’attends au pire, en plus de lire dans l’incontournable hors-série de Mad Movies consacré à “L’âge d’or du cinéma italien”, la réflexion de Pascal Laugier : “… Le dernier opus de Dario Argento ressemble à un téléfilm berlinois : lumière verte-vomi qui ferait passer n’importe quel épisode de Navarro pour du Barry Lyndon, suspens inexistant, découpage plan-plan exécuté (c’est le mot entièrement au 50 mm, focale unique, circulez, y’a rien a voir !…”. Le DVD propose une VO anglaise et un making-off anémique. Qu’est-il arrivé au maître ? est-ce la reconnaissance ?, qu’il mérite tout de même – A lire le livre de Jean-Baptiste Thoret “Dario Argento, le magicien de la peur” – un cynisme redoutable, vivre sur son acquis par un dernier bâclage. Ses derniers films présentent parfois des fulgurances – “Le sang des innocents” – et son film “Le syndrome de Stendhal” me semble un film à reconsidérer. Mais ici, le niveau est encore plus bas que dans “Le fantôme de l’Opéra”, c’est dire l’étendue du désastre. Tout ici est plat, l’histoire de départ assez improbable, un serial-killer joueur de poker virtuel, jouant la vie de ses victimes avec la police, assez sadique pour laisser les meurtres hors champ, ne flattant même pas nos vils instincts…

Stefania Rocca

Comme d’habitude, l’interprétation n’est pas le fort des films d’Argento, si je sauve personnellement Stefania Rocca, étonnante déjà en victime du web dans le film italien “Viol@”, mélange d’inquiétude et de grâce, avec un côté assez caméléon. Elle donne un peu d’humanité à se rôle de fliquette dévouée à son travail, composant avec un lourd vécu. Le reste de la distribution est assez banal, mais on s’amuse à reconnaître Adalberto Maria Merli en chef de la police – il était Minos dans “Peur sur la ville” (Henri Verneuil, 1975) -, mais on compatit avec l’Irlandais Liam Cunningham, en policier en exil à Rome, noyant ses démons dans l’alcool. Le scénario est assez ridicule, on n’échappe pas au cliché du médecin légiste original – sorte de Danny de Vito, chantant et faisant des claquettes !”. Les lieux sont ici impersonnels, et Argento s’auto cite à outrance – Le pollen faisant penser aux insectes de “Phenoména”. Il semble même qu’il ait pillé le réalisme des cadavres au film de Frédéric Schoendoerffer dans “Scènes de crimes”, la subtilité en moins. Un achat à éviter, le film est à voir, seulement si l’on est un fan absolu du maître, et encore uniquement pour se poser des questions, sur comment peut-on tomber si bas. On peut lui concéder cependant une volonté de renouvellement. Attendez donc la diffusion TV. Le film ressemble à l’oeuvre d’un tâcheron, copiant maladroitement les films précédents d’Argento, rajoutant ordinateurs et portables pour faire moderne.

LADY CHANCE

Ce premier film de Wayne Kramer est une belle promesse, sur l’influence revendiquée de Frank Capra (dont l’auteur joue, en faisant référence aux fameuses tirades des personnages chez Capra). Même si la magie n’opère pas toujours (l’idée d’une notion de chance qui se retourne comme une crêpe), l’écriture privilégie les rapports humains et de dépendances.

Le film est véritablement porté par l’interprétation de William H. Macy (dans un registre similaire de son personnage dans “Panic”, le reste de la distribution est à l’avenant Marie Bello en fille paumée, Alec Baldwin alternant fascination et répulsion ou Paul Sorvino en crooner en bout de course. Un cinéaste à suivre, surtout par l’approche de ses personnages et sa manière de voir l’envers du décors de Las Vegas.

Le lien du jour : Auxfilmsdutemps, le site de l’indispensable librairie parisienne, “Aux films du temps”, dont il faut recommander la chaleureuse équipe.