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THE CORNER OF THE NANAR

L’amateur de nanar frémit quand il voit au générique Louis Becker comme producteur, c’est déjà une promesse de joyeuse désolation. Comme souvent désormais, dès qu’il y a une petite équipe qui a du talent, qui galèrent ensemble et sont légitimés par des passages télé,  ils ont droit à leur film… Ici c’est l’équipe des “Quiches” (chic en verlan) qui se sont rencontrés dans un cours du comédien Raymond Acquaviva, connus pour un programme court, le dimanche, “Allo’Quiche” sur Canal +. Ils ont tenu à réaliser le film eux-mêmes, ce qui est peut-être une erreur. Pour un premier passage au cinéma, on attendait ici un talent plus aguerri. On assiste ici à un comique potache, avec une invention évidente, malgré un manque de moyens évidents, à la reconstitution d’une Amérique des années 50 – exercice déjà tenté avec plus ou moins de bonheur dans le film “Mais qui a tué Pamela Rose ?” -. Tous les clichés sont présents des frustrés aux fashions, du bal de promo de fin d’année, de l’éveil de la libido, rien ne manque au tableau. Ils font allégrement quelques citations, des chansons interprétées par Isabelle Adjani, l’assassinat de J.F.K., des films comme “Carrie”, “Cry baby”, “Grease”, “The rocky Horror Show”, “Qu’est-il arrivé à Baby Jane”, etc…, c’est plaisant, même si assez vain finalement. Mais la machinerie a du mal à tenir la durée d’un long-métrage, et seul les comédiens les plus confirmés se révèlent à l’aise avec cet exercice de style. D’ailleurs Martine Chevallier, sociétaire de la comédie française, qui déridée par son rôle dans “La confiance règne”, se livre à numéro excentrique et azimuté, de directrice d’école, le film lui doit d’ailleurs les plus forts rires du public.

Martine Chevallier

L’idée d’un frangliche yahourtisant, se révèle très vite lassante, c’est dommage, d’autant plus que les numéros musicaux sont assez brillants. Dominique Frot – sœur de Catherine – est étonnante en assistante de “Miss Smokingkills”, cassée de partout, elle cherche à se venger de sa rivale. Comme souvent dans ce type de comédie, il y a quelques caméos à signaler – Ludivine Sagnier, l’innéfable Matthias Van Khache, Cécile Cassel, Thierry Lhermitte habituel comparse de Louis Becker, et je n’ai d’ailleurs pas reconnu Marie Denarnaud pourtant créditée au générique. Au final, tout ça ne constitue pas un film. Le même jour, je tombe sur le câble sur une série télé de la BBC “Little Brittain”, très corrosive, ne respectant rien, même pas Tony Blair, et en trois fois moins de temps, disposant de dix fois plus d’idées et d’irrévérences que “Foon”, Aïe ! Mais la sympathique équipe des “Quiches” a du talent et un univers, laissons leur du temps et souhaitons leur un producteur moins flonflon que Becker junior…

TROIS ENTERREMENTS

Tommy Lee Jones promène sa gueule burinée dans un rôle donquichottesque de Pete Perkins, contremaître. On pouvait difficilement envisager cette sensibilité en voyant ses rôles hollywoodiens. Il est inspiré par Guillermo Arriaga, scénariste habituel et inspiré d’Alejandro Inarritu. Il signe une œuvre d’une grande humanité, teinté d’humour et noir. Avec obstination, il a réussit à monter ce film, sans concession, saluons une fois n’est pas coutume, l’apport de la société “Europacorp”. C’est ici sa seconde réalisation, une visite sur le site IMDB nous signifiant qu’il a réalisé un téléfilm, sorti en 1995, “The good old boys”, un western qu’il interprétait avec une prestigieuse distribution (Sam Shepard, Terry Kinney, Frances McDormand, Sissy Spacek).  On pense à John Huston, comme cela a été beaucoup dit, son intérêt pour les marginaux, ou à Sam Peckinpah. Le réalisateur a un regard chaleureux sur sa petite communauté de laissés pour compte. Tommy Lee Jones a mérité son prix d’interprétation à Cannes, qui a également récompensé le scénario également, mais il aurait été judicieux de le donner ex aequo à Barry Pepper, quelque peu malmené dans le film, qui joue Norton, policier des frontières antipathique et zélé, qui vient d’arriver avec sa femme dans ce territoire. Il se montre particulièrement effrayant, allant jusqu’à casser le nez d’une jeune clandestine récalcitrante.  

Barry Pepper & Tommy Lee Jones

Le film dépeint plusieurs destins, du paysan clandestin, Malquiades Estrada, digne et qui se lie d’amitié avec Pete. Nous sommes ici loin des clichés du western, les canyons pouvant devenir ici très vite menaçants et les grands espaces n’étant que des promesses de fuites, vers un ailleurs moins amer. Il y a un souffle, magnifié par la superbe photographie de Chris Menges. On retrouve une véritable réflexion sur les clandestins mexicains, et leur rapport avec la frontière américaine, sorte d’Eldorado fantasmé, une fois passé les épreuves initiatiques et une peinture corrosive des États Unis. On s’attache à des destins de solitaires, d’oubliés du grand rêve américain et qui font preuves de grandeur en voulant ne plus subir leurs sorts. Tous les personnages sont d’une justesse remarquable, du vieil homme isolé que ne visite plus son fils, qu’il croit mort des suites de son cancer – Levon Helm, guitariste légendaire, à la serveuse en mal d’amour – Melissa Leo -, la jeune femme déracinée de Norton – January Jones -, Dwight Yoakam en shérif débonnaire – légende du country -, essayant de vivre dans une existence assez déterministe et Julio Cesar Cedillo qui donne le nom de son personnage au film “The three burials of Melquiades Estrada”, en mexicain réservé. Si on peut signifier quelques réserves à la construction du scénario, on ne peut que louer le talent et la générosité de son metteur en scène, signant une œuvre lyrique et désespérée, parfois métaphysique. Une réussite !

SEVEN SWORDS

Tsui Hark est un metteur en scène idéal pour ce nouveau film de “sabre”, adapté d’un roman populaire paru en 1951. Les arts martiaux sont bannis par un nouveau pouvoir alors que la Mandchourie vient d’annexer la Chine aux XVIIème siècle, pour lutter contre les éventuelles rébellions. Cinq guerriers s’allient avec deux villageois, dont une jeune femme pour s’organiser contre d’odieux mercenaires, monnayant les têtes coupées de leurs victimes… 5 + 2 = 7, l’ombre du grand Akira, finit par planer sur le film… En conciliant qualité et virtuosité, il a l’art de rendre crédible un un petit village dont on ne souffre pas trop de la reconstitution et les combats semblent réalistes. Il y a une profondeur de champs avec décors et figurants qui ont une crédibilité rarement atteinte au cinéma ces derniers temps. Pour le non initié que je suis, le film souffre peut-être de faire suite à des films comme “Hero” ou “Tigre & Dragon”. Presque 2 heures 30 de film et la musique de Kenji Kawai, quelque peu déconcertante pour ce type de film à nos oreilles occidentales. L’histoire est assez confuse, quelques ralentis et quelques personnages un peu falots, on raison de la promesse que l’on peut avoir sur ce film. Les méchants sont finalement plus passionnants que les gentils, dont le formidable Donnie Yen, qui ponctue ses actes barbares par un rire d’hyène asthmatique -. La contradiction du film est l’enchaînement de scènes très spectaculaires, avec d’autres plus convenues. On en ressort hélas avec une curieuse impression d’inachèvement, tout en regrettant de ne pas trouver plus de démesure. Pourtant le souffle épique y est pourtant présent, à condition que le souvenir du “Ran” de Kurosawa, ne se réveille pas trop à notre bon souvenir.

L’ENFER

Après le petit chef d’œuvre de Danis Tanovic, “No man’s land”, on attendait légitimement son second film. Ce film dédié à “K.K.” souffre hélas de l’ombre tutélaire écrasante de Krzysztof Kieslowski. Avant sa mort il avait conçu une trilogie, “Le paradis”, “Le purgatoire” et “L’enfer”, le premier volet avait été repris par le cinéaste Tom Tykwer, “Heaven” sorti en 2001, pas vraiment probant malgré la présence de la lumineuse Cate Blanchett. L’échec financier de ce film, a décidé la société Miramax de ne pas continuer la trilogie, les scénarios étant désormais libres de droits, “L’enfer” est donc adapté pour ce film. On retrouve un personnage emblématique du décalogue, la vieille dame qui a des difficultés à jeter une bouteille vide dans un container, si mes souvenirs sont bons, seule une personne l’aide d’ailleurs chez Kieslowski. Ce personnage est incarné par la touchante – et inoubliable interprète du film “Voyages” – Esther Gorintin, que l’on a toujours plaisir à revoir. Le film reprend ses idées, les métaphores, les enchevêtrements de destins, sans que cela fonctionne trop. On pense au début que le réalisateur va rajouter un humour assez ravageur, avec la scène du “coucou”, mais hélas on ne le trouve que trop peu – les mariés photographiés par exemple -. La symbolique reste hélas assez lourde (Un insecte dans un verre, le jeu de la marelle, etc…).

Karin Viard

Miki Manojlovic sort de prison, personne ne l’attend, il repose dans un nid un oisillon. Cet  odieux volatile étant un coucou, il s’empresse de jeter l’œuf présent au sol pour prendre sa place. On comprend assez rapidement la démonstration de l’ensemble et où veut en venir le metteur en scène, hélas tout est surligné ( sous l’égide de “Médée” ), et le souvenir assez vivace de l’œuvre du grand maître polonais n’arrange rien. On trace ici le destin de trois sœurs, Sophie – Emmanuelle Béart , désemparée -, qui soupçonne son mari Sébastien – Jacques Gamblin, physique -, de la tromper, Céline – Karin Viard, très touchante – est la sacrifiée de la famille, son interprétation est superbe de retenue et d’émotion -, personnage que cherche un mystérieux jeune homme – Guillame Canet dans un rôle effacé -, et Anne – Marie Gillain, en jeune femme qui découvre les affres de l’amour avec un homme marié – Jacques Perrin, sobre et juste -. Sur ces trois sœurs plane l’ombre écrasante d’une mère, – Carole Bouquet -, placée dans une résidence luxueuse pour personne âgée, et que seul Céline visite. Il faut voir la pauvre Carole Bouquet vieillie, son curieux maquillage lui donne des faux airs de Trevor Howard, dans le rôle de Richard Wagner, dans le “Ludwig” de Visconti, ce qui n’aide pas à adhérer au concept, heureusement le talent de la comédienne aide par son seul regard son personnage à exister. On retrouve dans des rôles secondaires, Jean Rochefort qui n’a pas grand chose à se mettre sous la vent, Miki Manojlovic, victime du destin, Mariyam d’Abo, maîtresse digne de Sébastien, de Dominique Reymond en mère compréhensive de l’amie d’Anne, Georges Siatidis, en contrôleur SNCF amoureux transi, Françoise Bertin en voisine curieuse, Patrick Paroux en chauffeur de taxi antipathique.  Malgré quelques jolis moments,  notamment ceux avec Karin Viard, comédienne qui nous surprend toujours, dans un rôle où l’on a l’habitude de la voir, on ressort hélas assez déçu de l’ensemble, trop ambitieux peut être.

CANTIQUE DE LA RACAILLE

Diffusion câblée en ce moment de ce film sorti en 1998 de l’écrivain Vincent Ravalec. Il avait déjà montré son aisance au cinéma, par une série de 7 courts-métrages, repris en un long en 2002 “La merveilleuse odyssée de l’idiot Toboggan”. Souvent provoc’ ll y décrit une humanité trouble quelque peu “célinienne” des travers sexuels : “portrait des hommes qui se branlent”, “les mots de l’amour”  ou une vision assez noire d’un petit groupe d’hommes “Never twice”, “Le dur métier de policier”, rivalisant de trivialité et parfois de bêtise. On suit ici le parcours de Gaston – formidable interprétation très inspirée d’Yvan Attal -, petit combinard vivant de rapines, et de déstockage de matériels TV. Il rencontre Marie-Pierre – charmante Virginie Lanoué, hélas peu vue depuis -, une belle et jeune mineure qu’il prend en auto-stop. Cet amour lui donne des ailes, il est las de ses petites magouilles avec son associé, Saïd – en fait le bistrotier du coin – et décide de monter une  petite entreprise “Extramil” avec l’aide de son bagout, et aidé d’un employé foireux Gilles, alcoolique et drogué – Yann Collette, formidable acteur, à la fois nonchalant, burlesque et inquiétant -. Survolté, paranoïaque, à l’affût du moindre signe qu’il peut interpréter, notre Gaston devient trop confiant pour de son succès inattendu dure… Le film est vu ici à travers l’esprit tortueux de Gaston, on suit sa pensée via une diarrhée verbale. C’est la limite d’une voix off omniprésente et hélas on frise parfois l’inconséquence. Cette utilisation du récitant tient alors peu du procédé malgré la qualité indéniable d’écriture de Vincent Ravalec – qui se donne un petit rôle, non crédité d’inspecteur -.

Claire Nebout & Marc Lavoine

Le réalisateur aime à sonder le côté noir de l’humanité, des poivrots, petits escrocs,  des gens respectables mais capables de tous les vices. Il les voit à travers l’esprit méandreux de Gaston, joué avec beaucoup de finesse par Yvan Attal, sûr de lui, pouvant parfaitement faire illusion en homme d’affaire, mais prêt à faire une confiance aveugle à des gens sans scrupules. L’acteur est formidable dans le rôle, son personnage cyclothymique reste fleur bleue. Si Vincent Ravalec réussit plus dans l’épure d’un court-métrage a réussit à retransmettre son univers, il reste à l’aise avec l’utilisation d’endroits miteux, et quelques équivalences visuelles, il réussit à traduire une inquiétude torde, par un montage assez chaotique. La force du film est une distribution hallucinée(nante), révélant nombre de grands talents, désormais confirmés sur nos écrans, Claire Nebout d’une beauté et une sensualité à tomber par terre, Jean-Louis Richard, libidineux à souhait, Marilyne Canto et Antoine Chappey, en gentil couple de prof, la frêle Dominique Marcas qui a pour petit fils le géant Dominique Hulin, Marc Lavoine en séducteur trouble, Samy Nacery en dealer séducteur, Gérard Laroche en gendarme suspicieux, Denis Lavant, échappé des années 30, en auto-stoppeur fou, Olivier Gourmet en routier obsédé sexuel, Philippe Nahon en inspecteur ripoux, Jo Prestia en gros bras, comme d’hab’, Philippe du Janerand, Francis Renaud ou Roger Knobelspiess en policiers torves, sans oublier Christine Fersen en folle du quartier. Au final l’intérêt l’emporte.

LADY VENGEANCE

Troisième opus sur le thème de la vengeance dans la traditionnelle mode des trilogies, après “Sympathy for Mister Vengeance” et “Old boy”, du coréen Park Chan-wook. Pas de poulpes à se mettre sous la dent, cette fois dans cette variation féminine, “Mr. Vengeance” se transformant en Lady. Une jeune fille, est libérée après années de prisons, après un meurtre particulièrement barbare d’un enfant qu’elle aurait kidnappé. Elle ronge patiemment son frein, arrivant à trouver des armes pour survivre, par en prison en instrumentalisme son charme et ses co-détenues. Le metteur en scène se sert de nous comme putching ball, on en ressort assez secoué. Il se révèle aussi à l’aise dans les clichés d’une prison de femme, que dans la sérénité d’une pâtisserie, il s’en amuse en dynamitant l’histoire. Rien de très novateur ici après son maîtrisé “Old boy”, sinon de l’utilisation du joli minois de Yeong-ae Lee –  qui est une actrice populaire en Corée, et dont le metteur en scène s’évertue à casser à casser son image assez lisse -. Elle resemble à l’actrice Olivia Hussey comme le dit si justement un des journalistes du drame. Les yeux cerclés de rouge, elle prépare son retour dans la société, avec minutie. Elle semblera d’ailleurs surprise de ne pas trouver au bout du compte l’apaisement et la rédemption escomptée.

 

Yeong-ae Lee

Comme souvent pour cet auteur on reste sans empathie avec le personnage principal et les personnages un peu à l’emporte-pièces du film. On peut aussi déplorer son côté malsain, de par l’utilisation de la vengeance avec l’utilisation perverse d’une humanité souffrante – qui rappelle un film de Quentin Tarantino, dont il partage une certaine conception de la violence,  et une adaptation célèbre par Sidney Lumet -, vire à  la bouffonnerie. Ce thème pose toujours problème comme le disait si bien François Truffaut dans un de ses articles. Il y a pourtant quelques maniérismes d’une intrigue chaotique, une voix off persistante et quelques digressions « tarantinienne » Le brio de la mise en scène et la narration quelque peu malmenée mais prenante, ne serait pourtant pas effacer un certain malaise, qui reste longtemps après le film même si ce film se termine par une idée poétique et la persistance de l’humour noir. Ce film semble marquer une limite dans la logique de son auteur tout en marquant un brio formel pour un univers singulier. Attendons donc la suite pour ce prolifique réalisateur.

FACTOTUM

Déjà présenté en 2005 à Cannes, dans le cadre de la “Quinzaine des réalisateurs”, ce film est une nouvelle adaptation de l’œuvre de Charles Bukowski. Il fait suite aux mémorables “contes de la folie ordinaire” de Marco Ferreri, “Barfly” avec Mickey Rourke, “Lune froide” de Patrick Bouchitey, trois films cultes, et un film de Dominique Deruddere qu’il me reste à découvrir “L’amour est un chien de l’enfer”. Henry Chinaski, le double de l’écrivain, renaît sous les traits de Matt Dillon. C’est une nouvelle belle performance après”Collision” où il jouait un policier réactionnaire, il est vrai qu’il a toujours voulu casser son image depuis “Drugstore cow-boy” en 1989. Si le souvenir de la lecture de Charles Bukowski – au siècle dernier – me reste assez marquant, on toujours un peu de mal à voir son univers retransmis, mais les trois premiers films cités me semblait assez fidèle à l’esprit. Ici la narration est plus traditionnelle, pour ce réalisateur norvégien Ben Hamer, dont les trois films précédents “Un jour sans soleil” (1989) “Eggs” (1995), “Kitchen stories” (2003) dont les films semblent avoir une bonne réputation. Le film est ici porté par l’interprétation de Matt Dillon, qui reprend le flegme titubant du Bukowski bête de médias – personne ne peut avoir oublié son célèbre passage dans l’émission “Apostrophes”, images reprises souvent par des compilateurs médiatiques fatigants -. Capable de rage, certain de son talent – il déclare lui suffire lire quelques pages d’autres auteurs pour savoir ce qu’il vaut -, nonchalant il joue avec humour et sans numéro à épate son personnage éthylique et se révélant finalement touchant en évitant les écueils de la caricature. Il y a la formidable Lily Taylor, qui épate à chacune de ses apparitions, on est loin ici de son personnage de mère dans “Six feet under”. Son personnage déjanté, possessive et sensuelle, est très attachant, on aimerait pouvoir voir cette comédienne plus souvent.

Matt Dillon et Lily Taylor

Si la mise en scène est assez classique, elle s’attache à retrouver des lieux peu filmés d’une Amérique contemporaine pour retrouver l’équivalence de l’ambiance de l’œuvre de l’écrivain. C’est finalement une Amérique intemporelle, des laissés pour comptes, qui vivotent sans trop souffrir de la crise, vivant de petits boulots, parfois pour un seul jour. Les tâches sont diverses du travail à la chaîne au nettoyage d’une colossale statue de chef indien. Chinaski a une fraternité avec les pauvres. Il ne supporte pas l’arrogance d’un petit cadre s’installant sans politesse sur un siége, ou il ne tente sa chance devant un écrivain qu’on lui présente, si le courant ne passe pas. Son besoin d’écriture est viscéral, décrire cette petite humanité troublée, dont même l’alcool ne matte pas ses démons. Le personnage a une décontraction devant l’existence, se recouchant même dans un immeuble en feu, après avoir vu des pompiers s’occuper des étages d’à côté. Le parti pris ici est celui de l’humour, s’amuser des vomissements d’après cuite. L’interprétation des seconds rôles est remarquable, il faut voir l’excellent Didier Flamand, en français excentrique, jouer de l’harmonium, boire avec sa petite cour de filles perdues, et mettre sa drôle de casquette pour faire un tour en yacht, Fisher Stevens, au regard perdu, s’abrutir dans la passion des courses, ou Marina Tomei en fille perdue prête à tout instant de perdre l’équilibre et on retrouve même Adrienne Shelly, actrice fétiche de Hal Hartley dont on ne voit plus les œuvres d’ailleurs. Au final c’est un film, certes un peu sage, mais qui rend justice à sa source d’inspiration, avec causticité et empathie et qui donne une nouvelle facette du talent de Matt Dillon, qui devrait gagner en sincérité avec la maturité.

IN HER SHOES

C’est typiquement le genre de film, que l’on va voir en traînant la patte, histoire à priori conventionnelle, 130 minutes et je dois en prime confesser ne pas être fou de Cameron Diaz, et dont on ressort plutôt séduit. On retrouve un peu le ton de la comédie dramatique “Wonder Boys” sorti en 2000, avec Michael Douglas, il est vrai que l’on retient plus aisément dans la filmographie de Curtis Hanson son “L.A. Confidential”. Le ressort est assez classique, titré d’un romain éponyme de Jennifer Weiner. Deux sœurs, Maggie, une dyslexique un peu nunuche et assez volage, vivant le jour le jour, et Rose, avocate yuppie peu sûre d’elle, ne vivant que pour son travail et ne s’autorisant comme folie, qu’un achat impulsif de chaussures qui termineront au placard. Chacune envie la place de l’autre, Maggie, l’aisance intellectuelle de Rose, qui elle-même voudrait avoir le pouvoir de séduction de sa sœur. Elles vivent avec des petits arrangements, Maggie créant régulièrement de catastrophe dans l’appartement rangé de sa sœur, la volant parfois, et Rose se confiant à sa meilleure amie d’un cynisme redoutable. Mais une fâcherie plus violente qu’à la coutumée vont les séparer, cet équilibre rompu, elles vont changer de mode de vie, comme orpheline d’une autre partie d’elle-même, c’est là qu’une grand-mère cachée – Shirley MacLaine -, intervient par un concours de circonstances. Ces nouvelles “sœurs fâchées” vont se reconstruire lors de cette séparation.

Toni Colette, Shirley MacLaine & Cameron Diaz

Cette comédie est drôle, l’écriture est assez ciselée. L’émotion montre souvent son nez de par l’empathie que donne le réalisateur à ses personnages, il réussit même à nous rendre attachant des riches vieillards oisifs en Floride, c’est dire la performance. L’interprétation est très juste, de Toni Collette, toujours à l’aise dans la composition, en femme peu sûre d’elle, Cameron Diaz en godiche débrouillarde, Shirley MacLaine, superbe de retenue en grand-mère surprise. Le dosage psychologie, humour, émotion donne à ce film un ton assez mélancolique, de cette histoire d’amour entre deux sœurs, qui doivent surmonter leurs névroses laissées en héritage par les non-dits des adultes  – le père assez terne éteint par le tempérament d’une nouvelle femme castratrice -. Une série d’excellents seconds rôles complète la distribution, on retrouve notamment Norman Lloyd, – acteur apprécié par Alfred Hitchcock  et  grand méchant de la “Cinquième colonne” – qui a traversé une grande partie de l’histoire du cinéma et est ici, remarquablement touchant et arrive à rendre crédible son personnage aidant Maggie avec des textes de la poétesse, Elisabeth Bishop. On passe un joli moment à ce film optimiste mais jamais mièvre, nous changeant du cynisme ambiant.

LE PETIT LIEUTENANT

“Nord”, sorti en 1992 était à marquer d’une pierre blanche. Ce drame sur l’alcoolisme étonnait par son naturalisme, son âpreté et nous redonnant en passant l’excellent Bernard Verley. Le suivant “N’oublie pas que tu vas mourir” survolté, désordonné et mésestimé, sur le même sujet traité par François Ozon, sur “Le temps qui reste”. Assagi, “Selon Mathieu”, montrait avec justesse les grandes amours contrariées entre deux personnes venant d’un milieu différent. Il est vrai Xavier Beauvois a “la carte” il nous livre ici son quatrième film depuis son premier tournage en 1989, ce qui est peu après la promesse que l’on pouvait avoir pour ses premiers travaux. Le réalisateur reprend la mouvance Pialat, avec une reprise de son “Police”, et l’on pense -comme tout le monde – également au très beau “L627” de Bertrand Tavernier et “Scènes de crimes” qui ont changé la donne ces dernières années. Le formatage “clicheteux” des dernières fictions TV, nous font voir ce film avec intérêt. Ce qui est passionnant dans ce film, c’est de découvrir en même temps que le jeune Antoine Derouère – Jalil Lespert, fiévreux et avide d’adrénaline, définitivement l’un des meilleurs comédiens de sa génération -.

Antoine Chappey, Nathalie Baye & Jalil Lespert

Il quitte son cocon du Havre où il laisse sa jeune femme et ses parents, pour aller au “groupe crim'” à Paris traitant de la majorité des affaires criminelles. Il découvre les lieux en même temps que le Commandant Caroline Vaudieu qui revient après avoir solutionné son problème d’alcool. On retrouve les rites, l’importance des costumes, les premiers émois, frémissement, passages obligés pour ces gens ordinaires confronté à des situations violentes. Xavier Beauvois s’est immergé dans l’univers de la police, de manière extrême comme parfois avec lui. Il confiait à l’émission “On ne peut pas plaire à tout le monde” s’être fait arrêter volontairement, inventant un petit scénario pour être réellement mis en garde à vue, ce qui peut être sujet à caution. C’est finalement un peu la limite du film, il n’y a pas de critique comme dans “L627” qui parlait des problèmes de budget, on voit pourtant l’opposition entre un nouveau venu et d’autres plus âgés et plein d’une certaine lassitude – le personnage d’Antoine Chappey, toujours très juste pas vraiment enthousiasmé de faire une planque de nuit -. Si les personnages sont assez conventionnels, l’interprétation donne un poids au film, l’alchimie entre les pro et non-professionnels fonctionne, il est vrai que la distribution est de choix.

Antoine Chappey, Roschdy Zem & Jalil Lespert

Nathalie Baye très crédible en femme à la fois borderline qui cherche à se reconstruire et d’expérience avec de l’autorité, un de ses meilleurs rôles. Roschdy Zem est très juste, dans un personnage de policier solide dont on devine les difficultés dues à ses origines marocaines pour s’intégrer même s’il les raconte avec détachement. Mais qu’un de ses lourdingues collègues refasse sa sempiternelle plaisanterie raciste, c’est toute sa rancœur qui resurgit. Ces nouvelles retrouvailles avec Xavier Beauvois, après “N’oublie pas que tu vas mourir” sont l’occasion de retrouver la subtilité de jeu habituelle du comédien. De même que le brillant Antoine Chappey donc, Patrick Chauvel – ancien grand reporter -, Rémy Roubakha et Pierre Aussedat et même Xavier Beauvois, qui s’est donné le rôle le plus ingrat en flic proche de l’extrême droite, sont probants en policier, Bruce Myers en professeur flegmatique, Jean Lespert propre père de Jalil, Riton Liebman en ancien alcoolique et Jacques Perrin en “ex” à l’écoute… Le réalisme finit par nous détacher un peu de l’histoire, la photographie de Caroline Champetier exemplaire d’habitude, me paraît ici surévaluée – elle joue d’ailleurs un petit rôle dans un train -, au final un film honnête mais un peu imparfait. Mais le constat reste très juste et sans jugements, et le jeu de Nathalie Baye est puissant et personne ne peut oublier son dernier regard bergmanien caméra ou sa manière d’appréhender des bouteilles alignées dans un comptoir de bar, une très belle performance.

LE TEMPS QUI RESTE

Avant-première hier à l’UGC Cité Bordeaux, dernier film de François Ozon “Le temps qui reste” en présence de Melvil Poupaud, le réalisateur ayant déclaré forfait pour se consacrer à une émission TV. Ce film présenté en mai dernier à Cannes, dans la section “Un certain regard” confirme la maîtrise et la grande maturité de son auteur. Après “Sous le sable”, il traite le thème de la mort. Le film démarre comme “5×2” sur un constat, l’échange très juste entre un médecin et son patient, Romain, 31 ans qui plaisante après avoir attendu ses résultats d’examen. Comme souvent les mauvaises nouvelles dans une vie, le docteur annonce assez froidement un cancer qui se généralise au jeune homme. Suit un échange très juste, entre les interrogations qui se posent légitimement cette inéluctabilité tragique de cette maladie. La force du film est le cheminement de Romain, sans pathos, qui vit comme photographe de mode, dans un monde que l’on devine assez cinglant et superficiel. Malgré sa jeunesse, sa fin proche lui paraît implacable, il doit décider de son attitude devant la maladie, d’une manière d’économiser ou brûler les dernières cartouches de sa vie, et son attitude avec ses poches, son petit ami Sasha, ses parents et sa sœur, mère seule avec des enfants, avec lequel il est souvent en conflit, son employeuse.

Melvil Poupaud & Jeanne Moreau

Il ne cherchera de réconfort qu’auprès de sa grand-mère, Laura – rayonnante Jeanne Moreau -, riant de ses vitamines pour lutter contre la vieillesse. Elle est comme son double, modèle d’égoïsme, manière de vie qu’elle définit comme moyen de survie. Car Romain a des difficultés à s’investir émotionnellement, ou a se départir de son agressivité constante vis à vis des siens, il a une manière cinglante d’annoncer les vérités premières qui feront mal, avec gratuité, il va donc s’arranger seul avec sa fin probable. Le sujet ne doit pas vous décourager de voir ce film, car c’est un modèle de concision, d’épure, évitant tous clichés du personnage peu aimable qui finit par s’humaniser et connaître un rachat. Melvil Poupaud est exceptionnel de subtilité dans ce rôle, dans les non-dits, son curieux sourire désabusé après une acceptation de son devenir, la petite déception de ne pas retrouver le plaisir d’une glace qu’il mangeait quand il était enfant. Il se revoit enfant, avec une nostalgie de son innocence perdue et où tous les espoirs sont permis. François Ozon, reprend ses thèmes favoris, la communication avec le père, l’homosexualité, avec quelques provocations – une visite dans “les backrooms”, mais avec des ellipses, après un premier montage plus hard.

Melvil Poupaud

Les tentatives de Romain pour retrouver une forme de communication, sont touchantes, à l’image de la scène de la voiture avec son père – Daniel Duval, loin de son image habituelle, touchant en père secret et fatigué -, ou l’appel avec sa sœur qui ne comprend pas ses provocations. Les comédiens sont excellents comme souvent chez le réalisateur de Marie Rivière Marie Rivière – interprète rohmérienne comme Melvil Poupaud – en mère un peu paumée, les nouveaux venus Christian Sengewald, en amant de Romain, Louise-Anne Hippeau dans le rôle de la sœur mal-aimée. Valeria Bruni-Tedeschi en serveuse, qui croise la route de Romain qui se révèle une assez improbable rencontre – très juste réplique de Romain lui répondant que l’on ne va pas forcément voir sa grand-mère que parce qu’elle devrait être malade. Cette dernière est jouée par l’admirable Jeanne Moreau, compréhensive et indépendante, les moments d’intimité entre les deux personnages sont très beau, la grande comédienne trouve enfin un rôle à sa mesure. Concernant la rencontre après film avec Melvil Poupaud, les spectateurs n’ont pas eu à déplorer la présence du metteur en scène, car le comédien a parlé de son personnage avec beaucoup de franchise et d’honnêteté. Il a parlé du travail avec le réalisateur, après une rencontre manquée pour les essais de “Gouttes d’eau sur pierres brûlantes” où l’acteur avait déploré être déconcerté par certaines exigences. Il a appréhendait son rôle avec intelligence, grâce à sa déjà longue expérience – François Ozon l’a choisi après avoir vu les court-métrages, sortes d’auto fictions, tournés depuis son enfance avec le matériel des films de Raoul Ruiz -, et les exigences du rôle – transformation physique avec le coach de Ludivine Sagnier dans “Swimming Pool”, scènes sexuelles assez explicite avec le jeune acteur allemand inexpérimenté, ce qui est délicat pour un hétérosexuel landa, mais le comédien a insisté sur la pudeur du réalisateur -. C’est une confirmation du talent de ce comédien, après des personnages assez ingrats comme dans “Éros thérapie” et “Les sentiments”, Sa lucidité du comédien et son investissement personnel, devrait lui donner une belle place désormais comme comédien. Ce film retenu et apaisé est une nouvelle réussite dans l’œuvre de François Ozon.