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LE COIN DU NANAR : LA MORT DU CHINOIS

La mort du Chinois” est un film réalisé en 1997, troisième film de Jean-Louis Benoît, après “Les poings fermés” (1984), et “Dédé” (1989), un CV théâtral à tomber. Le problème à l’issue de ce film, c’est que l’on se pose des questions sur sa santé mentale. Je vais essayer de vous raconter l’histoire du film, “Hellzapoppin” c’est du Bernanos en comparaison… 0 minute, zéro seconde, le générique débute sous fond de hard rock tonitruant, apparaît le titre “La mort du Chinois” en jaune sous fond noir, ça dépote, je me jette sur la télécommande, il convient de baisser un peu…1 minute 25 secondes, on entend un râle dans un appartement en bordel – deux figurines de cochons en plein coït, un plateau repas renversé, une vieille paire de basket -, ça pannote jusqu’à deux pieds remuants, on aperçoit une paire de ciseau, Denis Podalydès (de la Comédie Française) téléphone, “Allô Michel, Françoise m’a coupé les couilles !”. 2 minutes, zéro seconde, José Garcia en complet blanc et chemise rouge, fonce furieusement la civière de son ami Podalydès au grand dame d’un infirmier – Eriq Ebouaney, énervé également -. Il est collant le Garcia, Podalydès hurle à la mort en crachant des cachets multicolores, Ebouaney furibard vitupère “Qu’est-ce que c’est que ses dingues”. Podalydès se met à gueuler, il vient de se faire esmaculer ce qui n’est pas idéal, il doit interpréter Don Juan au théâtre, et le faire sans couilles ce n’est pas très sérieux, on peut en convenir. Il veut donc qu’on les lui recouse. Trois membres du personnel médical arrivent à neutraliser le Garcia, période surcharge pondérale. 2 minutes 46, Garcia prend l’ascenseur, rencontre un malade sous perf qui lui demande des nouvelles. Il est au bout du rouleau, et son couple bat de l’aile. Pas facile de vivre à deux, mais pas “facile de vivre tout seul”, lui rétorque le malade. – Ca c’est ben vrai, ça -.3 minutes 45, Garcia remonte chez lui, et pousse un cri… Il y a un Asiatique, une culotte de sa femme à ma main, qui lui parle des malheurs de son pote. Garcia demande qu’il est, ce à quoi notre intrus répond obligeamment qu’il se nomme Tong et vient récupérer les affaires de la femme adultère. Désabusé de voir que sa femme le quitte et qu’il est cocu en prime, il répond “elle me quitte pour un homme qui à un nom de pantoufle” – c’est très subtil comme jeu de mots, d’autant plus qu’en 98, les “tongs” ne bénéficiaient pas de l’effet “Camping” -. Il demande depuis quand le Tong connaît sa femme – qui attend dans une camionnette -, depuis que “tu un con”. Tong part une guitare sous le bras, ergotant sur les rapports du couple “trop de dissonances…. 6 minutes 10, Garcia demande un délai à son employeur, François Morel, qui tente de le rassurer en mimant des oreilles de lapins, c’est normal il édite des livres pour enfants et Michel écrit pour eux.

Vous suivez toujours ? 6 minutes 55, Michel essaie d’écrire sous fond de musique, dans sa bibliothèque figure un livre de Pierre Desporges, “Marcel le poulet, roi des châtaignes” qu’il a écrit – il s’appelle Passepont en prime, prédestiné aux malheurs, pov’ gars -, et “Un homme sans qualité” de Robert Musil – C’est le livre préféré de Jean-Pierre Bacri, bon d’accord je digresse en plus, ça n’aide pas beaucoup à la compréhension. Son texte – “ne sois pas triste, grosse bête ! Je vais aller trouver le rhinocéros il d’aidera à retrouver tes…”. Il écrit couilles au lieu des oreilles – c’est une histoire de lapin -. Sonnerie de téléphone, Gérard Podalydès – de la Comédie Française – au téléphone, José Passepont lui demande “t’es où ?”, “où tu veux que je sois connard, à l’hosto !” – il est encore sous l’émotion du limogeage de Marcel Bozonnet, le Denis, euh non je mélange, Bozonnet c’est en 2006, le film c’est 98. On reprend. 7 minutes 57, Poda lui demande – à Garcia pas à Bozonnet – de le faire porter pale vis à vis de ces camarades de jeux. 8 minutes 04, la troupe théâtrale est baba, Passepont les informes d’une opération de l’appendicite pour le futur Don Juan – le temps que ça cicatrise -, Garcia raconte ses malheurs, mais Podalydès devrait pouvoir venir le lendemain. Le metteur en scène pète les plombs, et François Toumarkine plus hagard que jamais et fumant la pipe se propose de jouer le Don. Un jaloux déclare qu’il est trop jeune. Garcia saute comme un cabri devant ses énergumènes. 9 minutes 22, le Podalydès sort de l’hôpital, pas très assuré, disons que sa démarche peut se décrire entre le pas d’une oie et Yvette Horner jouant de l’accordéon, il est plus mal en point qu’un footballeur tatoué italien qui reçoit un coup de boule d’une icône nationale qui aime beaucoup sa mère. Podalydès en marre, et prend un taxi. Garcia tout en petit déjeunant – pub clandestine pour “Candia” et les “Confitures bonne maman”, en passant -, reprend ses malheurs, et là grande discussion si l’amant est Chinois ou Vietnamien. A bout d’arguments Garcia rétorque, et là c’est à noter dans vos tablettes les soirs de grand spleen : “Qu’est que ça change, elle se serait barré avec un Auvergnat que je me serais retrouvé seul comme une huître”. Avec gravité, Passepont décide de tuer l’amant, et comme chantait Brel “Comment tuer l’amant de sa femme…”. 11 minutes 24, première de “Don Juan”, Podalydès emperruqué marche comme Saturnin, le canard, surprise, il y a Isabelle Carré qui surgit brusquement dans le rôle de Lise, frisottée blonde, coiffure rasta – si, si Isabelle Carré -, avec une sorte de poulpe sur la tête comme disait Benoît Poelvoorde dans “Podium”. Elle gueule à le voir ainsi marcher, en plein spectacle, abandonnant sa distinction habituelle, “Mais qu’est-ce que tu as dans la culotte, connard !”. Bisbille avec l’habilleuse, Gérard a trouvé le pantalon trop serré dans l’entrejambe, elle fulmine et lui promet un pantalon de zouave, la prochaine fois. Poda est en “convalo”, il veut que son théâtre communiste (?) le sache…12 heures 42, Poda se met à rouspéter, la Carré lui a fait, de rage, péter les “sutures aux olives”. Bon, nous en sommes qu’à 13 minutes du film…. On est pas rendu… Vous saurez presque tout au prochain épisode. A suivre ! Euh, non, je renonce ! Regardez le film…

François Berléand m’avait expliqué – il est formidable en policier décalé -, qu’en fait les personnages étaient dans le scénario original sous l’emprise de drogues, ayant fumés des pétards. Il ne reste plus de trace de ces faits dans le film, ce qui pouvait expliquer le ton général du film.

Fragments d’un dictionnaire amoureux : Jean Luisi

 

L’ami Christophe Bier nous informe de la mort de Jean Luisi, à l’âge de 79 ans, des suites d’un cancer. C’était une figure familière du cinéma français, il l’était l’acteur fétiche de Georges Lautner. Ce dernier disait de lui : “…dans mes films, il incarne souvent un imbécile borné au rire stupide, mais dans l’a vie c’est un gentil, sensible, cultivé, mais qui a toujours son rire « stupide ». Si tous les méchants lui ressemblaient la vie serait plus facile. Vous l’avez compris notre « méchant » Luisi, nous l’aimons” (1) Il avait prévu d’être juriste, mais après trois ans de cours Simon, il se lance dans le cinéma. Corse d’origine il ne manque pas de jouer des personnages issus de ce département, en truand le plus souvent, notamment chez Lautner depuis “L’oeil du monocle”. On le remarque notamment en petit truand dans les mythiques “Tontons flingueurs” (1963), et en chauffeur de taxi malmené dans les rues niçoises par Michel Constantin dans “Il était une fois un flic” (1971).  Durant les années 60, on le cantonne comme Corse de service à l’image de l’inspecteur soucieux de l’honneur corse face à la vindicte de Noël Roquevert “Le diable et les dix commandements” (Julien Duvivier, 1962). Il compose souvent des personnages pas très malins, à l’instar de son rôle d’agent en faction devant une chambre hôpital psychiatrique dans un épisode de la série TV des “Cinq dernières minutes” : “L’eau qui dort” (Claude Loursais, 1963). A le voir complètement hébété face à l’inspecteur Dupuy (excellent Jean Daurand), on comprend aisément la disparition du personnage de Monique Mélinand. Puis il devient grand copain de Jacques Dutronc, on le voit même figurer en diable rigolard dans “Salut sex !” un documentaire de Jean-Marie Périer. Il forme un tandem décalé avec Henri Guybet dans “O.K. Patron” (Claude Vital, 1973), film où il doit protéger un “cave” innocent joué par Jacques Dutronc, qui ne néglige pas de le faire participer à ses films, même pour une apparition non créditée, comme dans “Les victimes” (Patrick Grandperret, 1995). Il devient très vite un second couteau très présent, il figure même dans des scènes marseillaises du “French connection” (William Friedkin, 1971), où il se fait trucider par Marcel Bozzuffi… la baguette sous le bras.  Ricaneur permanent, tueur ou pilier de comptoir, on le retrouve aussi souvent dans des films érotiques – Je vous laisse apprécier les titres à la lire dans sa filmo ci-dessous, c’est un vaste programme… -. Il s’en amuse d’ailleurs dans “On aura tout vu” de Georges Lautner, en acteur de porno, choquant la chaste Sabine Azéma par son empressement. Stéphane Collaro l’a aussi souvent engagé dans ses émissions de télévision. Laurent Baffie l’utilise avec intelligence dans ses sous-estimées “Clefs de Bagnole”, et il retrouve la nationalité corse, avec un personnage typique, surnommé “Fritella”, dans “Le cadeau d’Éléna” (Frédéric Graziani, 2003). En malfrat ou en gendarme, il est une des figures les plus amusées du cinéma français, apportant toujours en prime, une petite touche d’humour bienvenue.

(1) “On aura tout vu” par Georges Lautner & Jean-Louis Bocquet (Éditions Flammarion 2005)

Jean Luisi dans "Les cinq dernières minutes", épisode "Un mort sur le carreau"

Jean Luisi dans “Les cinq dernières minutes”, épisode “Un mort sur le carreau”

 

 

 

 

 

 

 

 

Filmographie : Établie avec Armel de Lorme & Christophe Bier

1958  Du rififi chez les femmes (Alex Joffé ) – 1959  Le trou (Jacques Becker) – 1960  Une aussi longue absence (Henri Colpi) – Boulevard (Julien Duvivier) – 1961  Le dernier quart d’heure (Roger Saltel) – Le Bluffeur (Sergio Gobbi), Horace 62 (André Versini) – Un nommé La Rocca (Jean Becker) – 1962  L’œil du monocle (Georges Lautner) – Le diable et les dix commandements [sketch “Bien d’autrui ne prendras”] (Julien Duvivier) – 1963  L’assassin connaît la musique (Pierre Chenal) – Les tontons flingueurs (Georges Lautner) – OSS 117 se déchaîne (André Hunebelle) – 1967  Fleur d’oseille (Georges Lautner) – Le pacha (Georges Lautner) – 1968  Delphine (Éric Le Hung) – Ho ! (Robert Enrico) – Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages (Michel Audiard) – 1969  Une drôle de bourrique / L’âne de Zigliara (Jean Canolle) – Les patates (Claude Autant-Lara) – 1970  Laisse aller… c’est une valse (Georges Lautner) – 1971  La part des lions (Jean Larriaga) – Le saut de l’ange (Yves Boisset) – The Fench connection (French connection) (William Friedkin) – Il était une fois un flic (Georges Lautner) – 1972  Les hommes (Daniel Vigne) – Sans sommation (Bruno Gantillon) – Quelques messieurs trop tranquilles (Georges Lautner) – Profession : aventuriers (Claude Mulot) – Érotisme à l’étude / Dossier érotique d’un notaire (Jean-Marie Pallardy) – 1973  O.K. patron (Claude Vital) – La valise (Georges Lautner) – La rage au poing (Éric Le Hung) – L’Amour aux trousses (Jean-Marie Pallardy) – Le journal érotique d’un bûcheron (Jean-Marie Pallardy) – 1974 Les seins de glace (Georges Lautner) – L’Amour chez les poids lourds/Convoi spécial (Jean-Marie Pallardy) – L’arrière-train sifflera trois fois (Jean-Marie Pallardy) – Comment se divertir quand on est cocu mais… intelligent (Pierre-Claude Garnier/Charles Lecoq) – La donneuse (Jean-Marie Pallardy) – Pleins feux sur un voyeur (Pierre-Claude Garnier/Charles Lecoq) – Règlements de comptes à O.Q. Corral/ Règlements de femmes à O.Q. Corral /Les sept partouzards de l’Ouest (titre de la version hard) (Jean-Marie Pallardy) – Le journal érotique d’un bûcheron (Jean-Marie Pallardy) –  La donneuse (Jean-Marie Pallardy) – Pas de problème ! (Georges Lautner) – 1975  Le gitan (José Giovanni) – Les vécés étaient fermés de l’intérieur (Patrice Leconte) – Le bon et les méchants (Claude Lelouch) – Porn’s Girls / Libre service spécial (Guy Maria) – Belalı tatil / Le ricain  (Jean-Marie Pallardy) –  1976  Le chasseur de chez Maxim’s (Claude Vital) – On aura tout vu ! (Georges Lautner) – Les demoiselles de pensionnat (Patrick Aubin/Jean-Claude Roy) – Un amour de sable (Christian Lara) – Gorges profondes ou il était une fois deux gorges profondes (André Koob) – 1977  La nuit tous les chats sont gris (Gérard Zingg) – L’amour chez les poids lourds (Jean-Marie Pallardy) – 1978  Le temps des vacances (Claude Vital) – Les égouts du paradis (José Giovanni) – Bactron 317 ou l’espionne qui venait du show (Jean-Claude Stromme & Bruno Zincone, + co-scénario) – Ils sont fous ces sorciers (Georges Lautner) – L’amour chez les poids lourds (Jean-Marie Pallardy) – Prends-moi…. de force ! (Boris Pradley / Jean-Marie Pallardy) – 1979  Le mors aux dents (Laurent Heynemann) – Le mouton noir (Jean-Pierre Moscardo) – Les Charlots en délire (Alain Basnier) – L’œil du maître (Stéphane Kurc) – Le guignolo (Georges Lautner) – 1980  Une robe noire pour un tueur (José Giovanni) – Le journal érotique d’une thaïlandaise (Jean-Marie Pallardy) – Charlie Bravo (Claude Bernard-Aubert) – Une merveilleuse journée (Claude Vital) – Est-ce bien raisonnable ? (Georges Lautner) – 1981  Les brigades roses (Jean-Claude Stromme) – Le cadeau (Michel Lang) – 1982  L’été de nos quinze ans (Marcel Jullian) – Si elle dit oui… je ne dis pas non ! (Claude Vital) – 1983  Attention une femme peut en cacher une autre ! (Georges Lautner) – Les parents ne sont pas simples cette année (Marcel Jullian) – 1984  Le cow-boy (Georges Lautner) – 1986  La vie dissolue de Gérard Floque (Georges Lautner) –  1988  Mon ami le traître (José Giovanni) – 1989  Docteur Petiot (Christian de Chalonge) – 1990  Le moustique (Olivier Cozic, CM) – 1991  Nous deux (Henri Graziani) – L. 627 (Bertrand Tavernier) – Riens du tout (Cédric Kapisch) – 1992  Le moulin de Daudet (Samy Pavel) – 1995  Mister Fourmi (Sébastien Burnet, CM) – Les victimes (Patrick Grandperret) – 1997  Luis et Margot (Chantal Richard, CM) – 1998  Innocent (Costa Natsis) – 1998  Noël d’urgences (Patrick Chamare, CM) – 2002  Les clefs de bagnole (Laurent Baffie) – 2003  Le cadeau d’Elena (Frédéric Graziani) – 2004  Lily et et le baobab (Chantal Richard). nota : A confirmer : Le Rallye des joyeuses (Serge Korber).

Jean Luisi dans “Brigade des maléfices”

Télévision (notamment) : 1963  Conte de la vieille France : La poule savante (Abder Isker, CM) – Les cinq dernières minutes : L’eau qui dort (Claude Loursais) – 1964  L’abonné de la ligne U (Yannick Andréi) – Détenu (Michel Mitrani) – 1967  La robe poignardée (Jean Vernier) – Les cinq dernières minutes  : Un mort sur le carreau (Roland-Bernard) – Max le débonnaire : Le point d’honneur (Jacques Deray) – 1969  Le boeuf clandestin (Jacques Pierre) – Le huguenot récalcitrant (Jean L’Hôte) – 1970  La brigade des maléfices : Les dents d’Alexis (Claude Guillemot) – Les dossiers du professeur Morgan : La mort au pied du mur (Jacques Audoir) –  L’écureuil (Arlen Papazian) – 1971  Madame êtes-vous libre ? : Une famille dispersée (Jean-Paul Le Chanois) – La belle aventure (Jean Vernier) – 1972  Mycènes, celui qui vient du futur (François Chatel) – Rue de Buci (Gérald Duduyer) – La bonne nouvelle (Guy Lessertisseur) – Les habits neufs du Grand Duc (Jean Canolle) – 1973  La regrettable absence de Terry Monaghan (Pierre Viallet) – 1974  L’or et la fleur (Philippe Ducrest) – Quai n°1 voie A (Jean Faurez) – 1975  La mer à boire (Philippe Ducrest) – 1977  La foire (Roland Vincent) – Les enquêtes du commissaire Maigret : Maigret, Lognon et les gangsters (Jean Kerchbron) –  – 1978  Les pirates de la mer : La marée blonde (Jean Kerchbron) – La main coupée (Jean Kerchbron) – 1981  Les dossiers de l’écran : Les avocats du diable (André Cayatte) – 1982  Jacques Dutronc, la nuit d’un rêveur (Pierre Desfons, documentaire) – 1991  Maxime et Wanda : Les belles ordures (Claude Vital) – 1992  Aldo tous risques : Direct au coeur (Claude Vital) – 1993  Commissaire Dumas d’Orgheuil (Philippe Setbon) – 1996  La nouvelle tribu (Roger Vadim) – 2000  Salut Sex ! (Jean-Marie Périer, documentaire) – 2002  Jacques Dutronc, l’ère de rien (Richard Valverde, divertissement).

Mise à jour du 10/12/2009

Fragments d’un dictionnaire amoureux : Gérard Oury

Annonce de la mort ce jour de Gérard Oury à Saint-Tropez dans le Var, ce jour, à l’âge de 87 ans. Max Gérard Oury est né le 24 avril 1919. Il débute comme comédien après avoir suivi les cours de René Simon. Il fut pensionnaire à la Comédie Française, avant de se réfugier en Suisse durant la seconde guerre mondiale. Il revient en France en 1945, avant de se lancer dans le cinéma. On le reconnaît en passant dragueur dans “Antoine et Antoinette” (1948) de Jacques Becker. Sa carrière de comédien fut finalement très honorable, de son rôle de chirurgien esthétique opérant Michèle Morgan – qui partagera sa vie après le décès d’Henri Vidal – dans “Le miroir à deux faces” (1958) d’André Cayatte, et surtout l’excellent polar d’Édouard Molinaro, “Le dos au mur” (1958), dont il partageait la vedette avec Jeanne Moreau. Il avait même joué Napoléon dans “La belle espionne” de Raoul Walsh, en 1953. Assez déçu par ses propositions comme acteur, ll s’essaie au scénario avec “Le miroir à deux faces”, donc qui fit l’objet d’un remake de la part de Barbara Streisand (“Leçons de séduction”, 1996), et “Babette s’en va t’en guerre” (Christian-Jacque, 1959), réjouissante comédie avec un Francis Blanche au sommet de son art. Il débute au cinéma, avec quelques œuvres honorables comme “La main chaude” (1959), “La menace” (1960) et “Le crime ne paie pas” (1961) adaptation d’une populaire bande-dessinée de Paul Gordeaux, cédant à la mode des films à sketches, où l’on retrouve un jubilatoire Louis de Funès en barman excentrique, ce qui lui avait donné des avants-goûts de comédie. Et il connaît le succès faramineux que l’on sait en opposant Bourvil et De Funès dans “Le corniaud” (1964 et “La grande vadrouile” (1966), co-écrit avec Marcel Jullian. Sa propre fille Danièle Thompson  accompagne son œuvre comme scénariste à partir de “La grande vadrouille”. Suivent “Le cerveau” (1968), avec Bourvil, Jean-Paul Belmondo, David Niven et Elie Wallach, et “La folie des grandeurs” (1971), réjouissante parodie de “Ruy Blas”, où l’on devait retrouver le tandem De Funès-Bourvil, mais c’est Yves Montand qui reprend le rôle du valet au pied levé à la mort de ce dernier. Sa meilleure comédie reste “Les aventures de Rabbi Jacob” en 1973, où il réussit à nouveau à faire une réjouissante comédie dans un contexte dramatique, Louis de Funès confine au génie, et personne n’oubliera sa célèbre réplique à Henry Guybet “Salomon, vous êtes Juif !”. Il devait retrouver ensuite de Funès dans “Le crocodile” où il devait jouer un dictateur d’opérette, mais le projet est annulé suite aux problèmes cardiaques de ce dernier. S’il cède parfois à la facilité, Marcel Dalio déclarait dans ses mémoires qu’on le surnommait “The thief of Bad Gags” – comprendre le voleur de mauvais gags -, ces comédies participent à celles qui donnent leurs lettres de noblesse à la comédie en France. Pierre Richard s’intègre ensuite parfaitement à son univers avec “La carapate” (1978) et “Le coup du parapluie” (1980). Mais les succès records de son cinéma, finissent par irriter la critique, l’on se souvient de la polémique assez vaine, attribuant l’échec de fréquentation d’ “Une chambre en ville” de Jacques Demy, aux entrées de “L’as des as” en 1982, avec un Belmondo, en pleine forme. Restent que ces films suivants deviennent de plus en plus décevants, avec “La vengeance du serpent à plumes” (1984), avec Coluche, “Lévy et Goliath” (1986) avec Richard Anconina et Michel Boujenah, et “Vanille Fraise” (1989) s’amusant de l’affaire des époux Turange, avec Pierre Arditi, Sabine Azéma et Isaach de Bankolé. Ces trois derniers films sont d’ailleurs assez peu mémorable, Christian Clavier cabotine allégrement dans “La soif de l’or” (1992), Philippe Noiret et Gérard Jugnot en fantômes peinent à animer le poussif “Fantôme avec chauffeur” (1995), et Smaïn n’arrive pas à nous faire oublier Fernandel dans l’inutile remake du beau film de Marcel Pagnol, “Le schpountz” en 1999. Mais le bilan est très positif, nombre de scènes des films de Gérard Oury, sont inscrits dans notre inconscient collectif, et il a prouvait que l’on peut très bien être populaire en faisant de la qualité. On lui devait un livre de mémoire “Mémoires d’éléphant” paru en 1988 et il avait reçu un César d’honneur en 1993. Saluons donc ce grand monsieur en souvenir de très nombreux rires. Signalons qu’en hommage France 3 popose ce soir “La carapate” à 20h55 et “Le miroir à deux faces” à 23h10.

Filmographie : Comme acteur : 1941  Les petits riens (Raymond Leboursier) – 1942  Le médecin des neiges (Marcel Ichac, CM) – 1946  Antoine et Antoinette (Jacques Becker) – Du Guesclin (Bernard de Latour) – Jo la romance (Gilles Grangier) – 1949  La belle que voilà (Jean-Paul Le Chanois) – La souricière (Henri Calef) – 1950  Garou-Garou, le passe-muraille (Jean Boyer) – Sans laisser d’adresse (Jean-Paul Le Chanois) – 1951  La nuit est mon royaume (Georges Lacombe) – 1952  The sword and the rose (La rose et l’épée) (Ken Annakin) Sea devils (La belle espionne) (Raoul Walsh) – 1953  The heart of the matter (Le fond du problème) (George More O’Gerrall) – Father Brown (Détective du bon Dieu) (Robert Hamer) – 1954  L’eterna femmina / L’amanti di Paride (Marc Allégret & Edgar G. Umer) – La donna del fiume (La fille du fleuve) (Mario Soldati) – They who dare (Commando sur Rhodes) (Lewis Milestone) – 1955  Les héros sont fatigués (Yves Ciampi) – La meilleure part (Yves Allégret) – 1956  House of secrets (La maison des secrets) (Guy Green) – 1957  Le dos au mur (Édouard Molinaro) – Méfiez-vous fillettes (Yves Allégret) – Le 7ème ciel (Raymond Bernard) – 1958  Le miroir à deux faces (André Cayatte, + co-scénario) – The journey (Le voyage) (Anatole Litvak) – 1961  Amours célèbres (Michel Boisrond) – 1963  À couteaux tirés (Charles Gérard) – The prize (Pas de lauries pour les tueurs) (Mark Robson) – 1985  Un homme et une femme : vingt ans déjà (Claude Lelouch, cameo) – 2001  Là-haut, un roi au dessus des nuages (Pierre Schoendoerffer). Télévision : 1954  Maison de poupée (Claude Loursais) – La galerie des glaces (Jean-Paul Carrère) – 1955  En votre âme et conscience : L’affaire Roux (Claude Barma) – 1956  Virage dangereux (Stellio Lorenzi). Voxographie : 1951  Le costaud des Batignolles (Guy Lacourt, voix seulement) – 1952  Horizons sans fin (Jean Dréville, voix seulement) – 1956  Le ciel des hommes (Yvonne Dornes, CM, voix du récitant) – 1957  Les marines (François Reichenbach, CM, voix du récitant) – 1964  Le vrai visage de Thérèse de Lisieux (Philippe Agostini, CM, voix du récitant). Comme réalisateur : 1959  La main chaude (+ co-scénario) – 1960  La menace (+ adaptation) – 1961  Le crime ne paie pas (+ scénario)  – 1964  Le corniaud (+ scénario) – 1966  La grande vadrouille (+ co-scénario) – 1971  La folie est grandeurs (+ scénario) – 1973  Les aventures de Rabbi Jacob (+ scénario) – 1978  La carapate (+ scénario) – 1980  Le coup du parapluie (+ scénario) – 1982  L’as des as (+ scénario) – 1984  La vengeance du serpent à plumes (+ scénario) – 1989  Vanille-fraise (+ scénario) – 1992  La soif de l’or (+scénario) – 1995  Fantôme avec chauffeur (+scénario) –  1999 Le schpountz (+ adaptation). Scénario seulement : 1959   Un témoin dans la ville (Édouard Molinaro) – Voulez-vous danser avec moi (Michel Boisrond, adaptation).

©   Le coin du cinéphage (reproduction strictement interdite, textes déposés)

VOL 93

  Le cinéma a comme art certaines limites, comme dans la représentation de faits atroces. Aucun film ne pourrait avoir, par exemple, la force du livre de Robert Antelme, “L’espèce humaine”, sur le récit de la vie dans un camp de concentration. On finit par songer au fameux article de Jacques Rivette dans “Les cahiers du cinéma”, “Le travelling de Kapo”, qui avait si fortement impressionnée Serge Daney. Il qualifiait d’abject le cinéma de Gillo Pontecorvo dans “Kapo” film de 1959. Rivette vilipendait le travelling suivant Emmanuelle Riva qui court se jeter sur les barrières électrifiées d’un camp nazi pour ce suicider. En reprenant l’idée godardienne que le travelling est affaire de morale, il avait trouvé particulièrement abject cette mise en scène. Les événements du 11 septembre 2001, marque le traumatisme majeur de nos sociétés contemporaines. Évidemment on attendait de voir qui pouvait dépasser le tabou de sa représentation, en livrant une version cinématographique, le choix des Américains étant de ne pas montrer ses images d’horreurs à chaud. C’est un Paul Greengrass, pontifiant allégrement et posant dans les médias, à l’occasion de la présentation de son film “United 93”, en compétition à Cannes, avec ces faux airs d’Albert Algoud, qui précède Oliver Stone avec son blockbuster “Word Trade Center”, que l’on appréhende fortement d’ailleurs. Greengrass se veut légitime et honnête pour relater ce drame. Il évoque le “Vol 93”, l’un des 4 vols détournés ce jour là et le seul a ne pas avoir pas atteint sa cible. La critique est dithyrambique, devant ce procédé de représentation docu-fiction, mélange des genres ici pourtant assez peu convaincant à mon avis. Le souvenir de la réflexion de Jacques Rivette, peut donc ici se révéler salutaire. Il y a certes une honnêteté foncière, dans l’évocation du grand désarroi chez les aiguilleurs d’une tour de contrôle, une volonté de ne pas glorifier le côté patriotique dans le courage des passagers. La confusion générale face à ce nouveau mode de terrorisme, profitant des failles, l’indécision de certains responsables face à cette situation de crise, paraissent assez justes. Mais il a aussi aussi une grande roublardise.

Le côté image tremblotante, caméra à l’épaule n’est qu’un procédé très maniériste. Loin de renforcer le côté pris sur le vif – c’était déjà à déplorer dans “Bloody Sunday”, sur le début de la guerre civile en Irlande en 1972 -, ne finit que par montrer l’artifice de l’ensemble et de surligner un semblant de roublardise. Résultat on finit par être pris d’un certain mal des transports – préparez la “Nautamine” ! -, et on a le sentiment pénible de voir les rouages de ce curieux film hybride. La caméra adopte la simple position du voyeur, nous apportant une sorte de distance assez malvenue. Les images de la destruction du “Word Trade Center”, composant un affect assez facile, nous ramènant à notre propre découverte de ces images traumatisantes. On revit doncl’incompréhension qui pouvait nous accompagner alors. S’il évite l’abjection, et manichéisme grâce à une véracité des faits – les hésitations et les maladresses des terroristes -, le réalisateur finit presque par nous donner une sorte de pré générique d’un épisode de “24 heures”. Il ne réussit qu’à surligner ici les limites de son cinéma. Le style film catastrophe finit même par poindre son nez, avec l’inévitable personnalisation des futures victimes, dont on évoque l’intimité. Il y a une certaine indécence à vouloir dramatiser, des propos tenus réellement par les passagers, par téléphone à des proches. L’interprétation, sil elle est visiblement convaincue, nous fait pourtant penser à une sorte de filage théâtral – à vouloir être sobre -, d’une répétition générale. On ne peut s’empêcher de penser, que malgré le regroupement des sources d’informations fiables, la réalité pouvait être très différente. Le réalisateur nous impose sa vision des faits, qu’il voudrait presque définitive. Sans vergogne et sans états d’âmes, il exploite les acteurs véritables du drame – il nous avait fait déjà le coup avec “Bloody Sunday” -, en utilisant par exemple dans son propre rôle, le directeur du centre de surveillance de l’espace aérien des USA. C’est un procédé douteux, sorte de caution morale écran, pour en arriver à un résultat bâtard. Souhaitons au moins qu’il n’y ait pas un certain opportunisme planquée derrière une probité de façade. Reste que même si le film semble convaincre la majorité de ses spectateurs, on peut se poser la question sur la viabilité d’un tel film.

LA RAISON DU FAIBLE

Avant-première mercredi 12 juillet à l’UGC-Cité-Ciné Bordeaux du film “La raison du plus faible” en présence de Lucas Belvaux. Grand bonheur, car j’avais un excellent souvenir suite à sa rencontre, avec la présentation d’un de ses films de sa trilogie, “Cavale” en 2002. L’homme est disert, il évoque son travail avec modestie et ferveur. On attendait beaucoup de son dernier film, présenté en compétition à Cannes, d’autant plus qu’il avait mis la barre très haute, après la superbe réussite de ces trois derniers films “Un couple épatant”, “Cavale”, “Après la vie”, ces trois films formant un ensemble cohérent, singulier, maîtrisé et montrant l’exigence aboutie de son réalisateur. La vision de son téléfilm sur France 3 “Nature contre Nature”, nous confirmait à nouveau son grand talent de son metteur en scène depuis l’épatant “Parfois trop d’amour” réalisé en 1991. Pour la petite histoire cette oeuvre, diffusé le 3 juin dernie, l’a été deux après la Belgique, en fait France 3 attend, précisait Belvaux, les dernières limites de contrat de diffusion pour diffuser certains films. C’est une brillante comédie utopiste, où Lucas Belvaux jouait un psychanalyste s’installant dans un coin désert de la Creuse, finissant par se faire payer… en dindons et en denrées agricoles. Il s’attaque ici au fondamentaux du film noir, en se présentant comme porte-voix de ceux qui n’ont jamais la parole.  Bien dans la tradition d’un Jules Dassin ou d’un Abraham Polonsky, le réalisateur montre, en utilisant ce genre avec réalisme, un constat social, un peu amer, d’un petit groupe de personnes qui vivent à Liège. Ils sont résignés comme Jean-Pierre, paralysé sans être aigri – le Belge Patrick Descamps déjà vu dans la trilogie à l’étonnante présence, son compatriote Robert – Claude Semal, acteur belge également franc-tireur qui a une importante carrière au théâtre, également très probant -, et Patrick – Éric Cavaca discret et toujours aussi excellent -, qui n’arrive pas à trouver un emploi alors qu’il est bardé de diplômes. Tous les trois, sans emplois subsistent tant bien que mal trouvant des petits moments de joie dans un café, en jouant aux cartes avec un barfly local – truculent Théo Hebrans, qui ne joue au théâtre qu’en langue wallone, et qui campe un personnage très original, clope au bec, alors que l’acteur se savait ni jouer aux cartes et de plus n’avait jamais fumé. Patrick a une femme charmante, Carole qui s’échine dans une blanchisserie. Ils ont un enfant, et le simple fait de la grande difficulté d’acheter une mobylette, pour qu’elle ne perde pas des heures à se rendre à se travail, finit par être le catalyseur de la suite du film. Arrive Marc qui sort de prison pour braquage, il tente une approche avec ce petit groupe, et de se faire accepter pour trouver une chaleur dans cette petite communauté. Un policier jovial mais pas très fin – quoi qu’excellent professionnel… – le suit régulièrement car il est assigné à résidence, et ne cesse de lui rappeler avec une bonhomie un peu roublarde, qu’il n’y a pas de réhabilitation possible. Marc travaille dure dans une usine d’embouteillage. Lui qui a avoué ses méfaits au petit groupe, finit par donner de mauvaises idées à ces gens perdus, mais qui veulent garder une dignité, et lutter contre une résignation très prévisible. Son personnage se veut responsable, à l’image de la scène remarquable et d’une très grande force, où il dissuade le personnage de Claude Semal, en lui demandant de fermer les yeux.

Éric Caravaca, Claude Semal, Elie Belvaux, Patrick Descamps & Lucas Belvaux 

On retrouve la maîtrise habituelle de Lucas Belvaux, metteur en scène, il mélange tension dramatique et humour – les amis ont un côté “Pieds Nickelés”. L’interprétation est véritablement exceptionnelle, au service d’un texte particulièrement ciselé. Tous les personnages ont une grande noblesse dans leurs malheurs. Ils sont solidaires, à l’exemple de Robert amenant sur son dos, Jean-Pierre coincé régulièrement dans son appartement par l’habituelle panne d’ascenseur dans un lieu pourtant réservé aux handicapés, mais qui est évidemment oublié de tous. Belvaux lutte contre l’idée que certains mal aimés de la sociétés profiteraient du système et seraient assistés, raisonnement que l’on entend de plus en plus. Ils veulent s’en sortir, à l’image de Patrick, qui passe son temps dans son jardin d’ouvrier, parcelle allouée par la ville. Il ne comprend pas dans son comportement un peu machiste, hérité de son entourage, alors que le père de Carole offre à sa fille une mobylette, que sa femme ne comprenne pas qu’il se sente humilié par cette offre pourtant providentielle pour la jeune femme. Avec réalisme et chaleurs, les personnages sont décris avec chaleur. On ressent une grande empathie avec eux, et on finit par s’inquiéter quand ils ont certains desseins pour tirer un avantage d’un ferrailleur margoulin – Gilbert Melki, qui quasiment sans dialogues, tire son épingle du jeu dans cette participation amicale, dans un rôle particulièrement inquiétant -. Le film est profondément honnête avec des agissements qui ne peuvent qu’amener qu’à souffrir d’une réalité inéducable. Lucas Belvaux filme admirablement – c’est suffisamment rare pour le signaler -, le monde du travail à l’instar de son personnage qui travaille à la chaîne dans le conditionnement de bouteilles, ou avec le personnage de Natacha Régnier. Il montre la dureté absolue de ces automatismes – il a en fait filmé ces scènes en intégrant réellement le cadre du travail -. Il montre le drame que constituer un désœuvrement sans l’aide du “Tripalium”, et comment le travail donne même dans sa difficulté, une assise dans l’existence. Liège est admirablement filmé, notamment dans les dernières scènes, il montre l’évolution de la société de manière engagée, il oppose l’harmonie née d’une entraide face à un mode de plus en plus brutal. Le débat d’après film était passionnant, Lucas Belvaux parlant magnifiquement de son travail. C’était curieux de reprendre une conversation avec lui, par sa grande disponibilité, et d’évoquer ces choix citoyens – rappelons que le film est produit par Agat Films, société de production de Robert Guédiguian – et artistiques, la compétition du film à Cannes, en mai dernier, mais aussi son tournage dans “Joyeux Noël” où il disait avoir compris ce que pouvait ressentir les poilus de la guerre de 14. Il continue une œuvre très cohérente et très forte avec ce film, une des grandes surprises de cette année. Le film est très riche, en situations, analyses et émotions, à conseiller vivement…

LES ARAIGNÉES DE LA NUIT

La désormais régulière sortie de l’œuvre de Jean-Pierre Mocky en DVD est aussi l’occasion de découvrir ses films les plus méconnus. Ces derniers temps, ses films sortent uniquement dans son cinéma “Le Brady”, ou restent inédits comme “Touristes, oh yes” film “tatiesque” et muet sur un groupe de touristes hollandais. Le réalisateur finissait plus par être connu par ses coups de gueules et ses provocations que par ses films propres. J’ai ainsi le souvenir de lui signant son livre “Mister Flash” dans le Virgin de Bordeaux, et déclarant que les pédophiles ont pour raison première de vouloir, par cette perversion vouloir, éviter d’être contaminer par le sida ! On aimerait pouvoir tordre le coup à sa réputation de bâcler ses films. Elle n’est finalement que très peu fondée, s’il tourne vite, il soigne quand même ses effets. Il aime bien, on le sait, tirer à boulets rouges sur les institutions. Prenons comme exemple le film « Les araignées de la nuit » diffusé en 2002 et toujours inédit à télévision. Il prend pour cible le financement des hommes politiques en campagne électorale, avec une sorte de pré-science, vu les mauvaises surprises au premier tour en 2002 -. Dans le film des 5 candidats à la Présidence – du nombre de 5, “Dugland, Dupont, Durand, Dubois,…” -, aucun ne se distingue véritablement pour gagner les élections. Un mystérieux groupuscule “Les araignées de la nuit”, tente d’en supprimer certains par la force… Certes les coutures sont un peu lâches, on a vite fait de deviner par la voix et la silhouette de qui se cache derrière le masque à gaz de la mystérieuse araignée, chef de cette organisation maffieuse. Le film souffre d’un manque de moyens évidents, de par sa post-synchronisation un peu schématique. Reste que Mocky a un incroyable talent pour installer un climat, trouver des lieux de tournages originaux, et dénonce à sa manière, même si c’est un peu à l’emporte-pièce le cynisme ambiant. Le scénario tient plutôt la route, il est cosigné par l’excellent André Ruellan. On suit donc ce jeu de massacre avec un plaisir évident. Il y a bien sûr de nombreuses invraisemblances, comme les membres de la société secrète ont même un tatouage d’araignée comme signe de distinction, ce qui n’est pas idéal, convenons-en pour rester discret.  

Jean-Pierre Mocky & Patricia Barzyk

Mocky puise dans l’esthétique de la série B, avec un plaisir renouvelé et une certaine désinvolture. On retrouve aussi avec plaisir le Mocky Circus, qui hélas s’amenuise un peu avec les années, malgré de nouveaux venus – Jackie Berroyer pour une simple apparition en légiste en grève, Rodolphe Pauly azimuté, Ludovic Schoendoerffer en journaliste, etc… -. Les habitués se livrent à des numéros réjouissants, d’Hervé Pauchon, tueur débrouillard et bondissant, Dominique Zardi, homme politique suffisant et coiffé d’une improbable perruque, Michel Bertay politicard infatué de lui-même, François Toumarkine excellent en policier cauteleux et corrompu, Jean Abeillé en préfet de police indolent, les étonnantes Nadia Vasil et Evelyne Harter, en respectivement femme et sœur possessives d’hommes politiques, Maurice Vallier, perdu de vu ces derniers temps en homme blasé, etc… Mocky lui-même se réserve le rôle principal dans un registre proche d’ “Un linceul n’a pas de poches”, en électron libre revanchard, il réserve à son actuelle compagne Patricia Barzyk, un rôle complexe d’où se dégage son charme habituel. Les bonus sont hélas de plus en plus léger, deux entretiens assez mal sonorisé avec Patricia Barzyk et Mocky lui-même. Mais on peut retrouver une curiosité, avec, assurément, la bande-annonce la plus cheap de tous les temps… Sur une image vidéo de mauvaise qualité on retrouve la course de fond de quelques candidats… nus. Le film étant mal distribué, Mocky l’a donc élaboré avec les moyens du bord. Même sur le mode mineur, Mocky reste Mocky et déploie souvent des trésors d’inventions, même avec un tout petit budget. Saluons encore une fois, son mordant, sa drôlerie, son irrévérence et son originalité constantes.

PARIS, JE T’AIME

Saluons la bonne idée de Tristan Carné, dans cette production de Claudie Ossard, de reprendre le principe du film à sketches de “Paris vu par” (signés par Chabrol, Jean , Jean-Luc Godard, Jean Rouch, Éric Rohmer et Jean-Daniel Pollet) qui avait déjà fait objet d’un remake en 1984, “Paris vu par… vingt ans après” signé par certains dignes héritiers de la nouvelle vague (Garrel, Mitterrand, Akerman, etc.  L’idée intéressante était cette fois de privilégier le regard de cinéastes étranges, histoire de vérifier si notre réputation de peuple inhospitalier et arrogant pouvait ce vérifier par le biais de la fiction. Les réalisateurs ont eu comme contrainte, un temps très court de tournage – 2 jours et deux nuits – et une durée de 5 minutes. Le résultat est forcément inégal comme tout film à sketches, mais après l’épouvantable meringue de Luc Besson sur la ville Lumière on ne craint plus rien… L’idée initiale étant de faire un épisode par arrondissement, soit 20 au total. C’est évidemment les réalisateurs les moins connus qui voient leur résultat rester sur la table de montage – Christoffer Boe – “Le 8 à 8 d’Angelina Jolie” avec Jonathan Zaccaï, Camille Japy et Éric Poulain, et celui de Raphaël Nadjari dont il subsiste quelques plans avec Eric Caravaca à la fin du film. On engage le yes man habituel de Gérard Depardieu, le tâcheron Frédéric Auburtin pour “créer une fluidité dans le récit” (sic), c’est dommage de ne pas voir ces deux courts ne prennent que 10 minutes sacrifiés ainsi sur l’autel de la rentabilité, il est évident que la production a pensé uniquement au nombre de séances. Le projet a été mouvementé, le tournage ayant commencé en 2002 avec l’épisode signé Tom Tykwer, avec Nathalie Portman, pas le meilleur du film d’ailleurs. Le parti pris d’éviter la carte postale – les frères Coen tournant dans le métro, Walter Salles utilisant Paris et sa banlieue comme une ville anonyme – est plaisant, tout comme celle de retrouver un Paris méconnu. Le film commence agréablement par le segment de Bruno Podalydès, “Montmartre”,  rendant hommage à Pierre Étaix avec l’idée de l’automobiliste qui n’arrive pas à se garder dans le XIIIème, avant qu’il ne rencontre une jeune femme qui a un malaise.

Au petit jeu des préférences évidemment subjectives, on s’amuse à retrouver l’univers de Sylvain Chomet, dans “Tour Eiffel” avec un fabuleux duo de – cons – de mimes joués par Paul Putner et Yolande Moreau. Gurinder Chadha dans “Quais de Seine” retrace une jolie rencontre amoureuse entre une jeune femme voilée –Leïla Bekhti – et un jeune homme flanqué de copains lourdinguissimes avec beaucoup de subtilité et nous livre une ôde à la tolérance.  Steve Buscemi dans “Tuileries”, en touriste en goguette agressé par un couple de jeunes marginaux et le moufflet farceur  de Frankie  Pain dans l’épisode des frères Coen, Wes Craven fait un bilan du couple dans le cimetière du “Père Lachaise” avec Rufus Sewell et Emily Mortimer et Olivier Assayas avec “Quartier des enfants rouges”, confirme son style brillant avec le brillant exercice de style autour de Maggie Gyllenhaal, comédienne souffrant de solitude, qui cherche à se droguer. Mais le meilleur – et de loin – est celui d’Alexander Payne – composant Oscar Wilde dans l’épisode cravenien -, avec “Quatorzième arrondissement”, un portrait d’une postière américaine – Margot Martindale émouvante -, tout émue de faire du tourisme et de se retrouver devant la tombe de Jean-Paul Sartre .et… Simone Bolivar ! qui va vivre un instant unique, assise sur un banc dans un grand parc. Le reste est plus convenu… L’ineffable tandem Depardieu-Auburtin filme platement et ratent “Quartier Latin” ou les retrouvailles Gena Rowlands – qui signe le scénario de cet épisode – et Ben Gazzara, on s’émeut cependant sur ces deux acteurs mythiques. L’hommage aux films de vampire – avec une apparition de Wes Craven – malgré la belle présence d’Olga Kurylenko et le prolifique Elijah Wood – est assez vaine. Nobuhiro Suwa rate superbement sa cible dans “Place des Victoires”, un tableau mystique avec Juliette Binoche qui semble se complaire dans les rôles spirituels, on se demande où le metteur en scène veut en venir avant d’être interloqué de voir Willem Dafoe en cow-boy fantasmé. Christophe Doyle avec “Porte de Choisy”, tente un délire musical en utilisant la singulière personnalité de Li Xin de manière un peu vaine, mais on se réjouit à voir Barbet Schroeder comme acteur qui semble visiblement s’amuser. Le duo Fanny Ardant-Bob Hoskins dans “Pigalle” manque de flamme dans l’épisode signé Richard LaGravenese. Isabel Coixet, avec “Bastille”,  déçoit dans une sorte de conte moral avec Sergio Castellito et Miranda Richardson. Gus Van Sant avec “Le Marais” ne se renouvelle guère. Certains tentent cependant de sortir du lot comme Olivier Schmitz, avec la belle Aïssa Maïga, ou Alfonso Cuarón dans “Parc Monceau” faisant un plan séquence avec Nick Nolte et Ludivine Sagnier et  Walter Salles, dans “Loin du 16ème” – en suivant la journée d’une jeune baby-sitter – joué par la lumineuse Catalina Sandino Moreno,  révélation de “Marie pleine de grâce” – sont les seuls à faire un constat social et nous rappellent que Paris est une ville qui loge surtout des privilégiés. Le film se révèle assez plaisant, bien que pas très original. C’est l’occasion – à moindre frais – de réunir quelques talents. Le film a fait aussi l’objet d’un album, dont l’intérêt m’échappe un peu. Le film a le mérite de vouloir montrer un Paris différent, cosmopolite et multiple,  qui a déjà donné bien d’émotions cinéphiliques.

CHANGEMENT D’ADRESSE

On reprend ! Face à l’overdose de comédies françaises ces derniers temps, c’est un grand plaisir de retrouver un ton particulier, celui du cinéma d’Emmanuel Mouret, présent le 14 juin à l’avant-première de son film “Changement d’adresse” à l’UGC Cité-Ciné Bordeaux. C’est un rire intelligent comme le disait Pierrot dans son blog. Présenté avec succès à la quinzaine des Réalisateurs à Cannes, ce film confirme l’originalité du travail d’Emmanuel Mouret après “Laissons Lucie Faire” et “Vénus et Fleur”. Paul – Emmanuel Mouret en personne – est un musicien provincial timide, il emménage par le hasard d’une rencontre avec la volubile Anne – Frédérique Bel -, histoire de partager les frais au vu des difficultés croissantes pour se loger à Paris et dont il devient le confident. Il tombe amoureux d’une de ses élèves, la discrète Julia, après avoir répondu à la demande de sa mère – petite participation d’Ariane Ascaride, en grande bourgeoise -. Il finit par la séduire, avant que n’intervienne Julien, homme d’affaires qui promène une certaine assurance.  La distribution est atypique et très inventive. Frédérique Bel dans un flot verbal qui serait loin d’être indigne d’un  est étonnante à des années lumière de son personnage de “La minute blonde” – un des rares exemples de drôlerie dans un Canal + sinistré -, elle se retrouvait évidemment ric Rohmer, il faut la voir “attaquer” une bouteille. Souvent cantonnée à des rôles de blondes nunuches à l’image de son désolant personnage dans le très surfait “Camping”, ou son rôle de Miss France, limite figuration intelligente, dans “Un ticket dans l’espace”, plus inventif que le précédent, elle prouve ici son grand talent. Fanny Valette, rivalise avec elle de charme, en jeune femme un peu renfermée, qui se cherche un peu, performance d’autant plus louable que son personnage est assez mutique au début du film, elle confirme après “La petite Jérusalem” ses capacités d’actrices, montrant les contradictions de son personnage entre maladresses et incertitudes, elle habite le film avec une très belle présence. Autre bonne surprise, c’est de retrouver Dany Brillant, séducteur frondeur qui se révèle très convaincant comme comédien après quelques apparitions sur le grand écran. Le réalisateur a eu l’idée de le choisir en le voyant dans la retransmission TV de l’élection de Miss France ! – encore elle… -.


Dans le rôle de Paul, entre tempérament fleur bleue et désenchantement, Mouret a trouvé une manière habile et décalée de camper son personnage, une silhouette, une manière de jouer avec ses vêtements. Il joue adroitement des situations, mémorable scène où il paye dans un café avec de la petite monnaie, scène digne d’un burlesque muet américain, et les mots, à l’exemple de son instrument Il un sens particulier des lieux, retrace les incertitudes de ses personnages, les hésitations et les difficultés avec la vie, le cor idéal pour quelqu’un qui trouve son corps encombrant, ce n’est jamais gratuit. On s’attache à son personnage et on a même envie de le “secouer” quand il s’efface derrière son rival amoureux. Quand j’ai évoqué le souvenir de la présence de François Truffaut comme comédien de ses films, il m’a rappelé son aphorisme, jouer dans son film, c’est la même chose que d’écrire une lettre à la main, contre taper un texte à machine si on utilise un comédien. Son jeu parfois irritant dénote pourtant d’un univers poétique. La mise en scène, bien que peu spectaculaire, est très élaborée, de la manière de mettre en valeur les hésitations et les échanges des personnages dans ce marivaudage léger. C’est amusant d’écouter les commentaires d’Emmanuel Mouret après le film, jouant de modestie, de ses origines marseillaises, avec une bonne dose d’autodérision. Il provoquait même des réactions singulières des spectateurs. Le retrouver, c’était une manière finalement de rencontrer son personnage de Paul comme tombé du film. En prenant connaissance du faible temps entre l’écriture, le tournage en début d’année et la post-production, on ne peut être qu’admiratif du résultat final. Une bouffée d’air frais fantaisiste dans le tout venant de la comédie à la franchouille, que l’on finit par ne plus trop supporter même quand on est comme moi, plutôt grand public.

FRAGMENTS D’UN DICTIONNAIRE AMOUREUX : LÉA DRUCKER

 Léa Drucker

Nièce de Michel et Jean Drucker, elle prend goût aux arts du spectacle, grâce à son père qui l’initie à la cinéphilie dès l’âge de 4 ans. Loin de vouloir suivre une voix royale pour elle dans le journalisme, elle prend des cours de théâtre chez Véra Gregh, L’ENSAT , au cours Florent en classe libre avec Isabelle Nanty et Raymond Acquaviva. Les petits rôles arrivent au cinéma, sans avoir un grand retentissement, son nom de famille la desservant plutôt, mais elle tourne avec Mathieu Kassovitz ou Cédric Klapisch. Elle obtient deux rôles importants, dans “L’annonce faite à Marius” comédie à petit budget assez oubliable de Harmel Sbaire malgré les prestations de Jackie Berroyer et Pascal Légitimus dans une curieuse histoire de cobaye se faisant implanter un embryon dans “la couche cellulo-graisseuse du peritoine !” rappelant un peu la comédie de Jacques Demy “L’événement le plus important…”, et dans “Papillons de nuit” en 2001, histoire d’amour décalée, adaptation cinéma d’une pièce qu’elle avait joué sur scène, elle retrouve d’ailleurs son partenaire Eric Poulain. dont la distribution est hélas très confidentielle. Elle peine de son propre aveux à trouver ses marques sur l’écran, qualifiant même sa carrière comme étant “Bordélique et déstructurée”, elle fait preuve cependant d’humilité dans des petits rôles très différents, ne dédaignant pas de participer à des courts-métrages. Elle apparaît souvent dans des rôles qui ne sont pas à son avantages, comme dans “Narco” où elle est une patineuse albinos, jumelle avec Gilles Lellouche, et trucidant François Levantal, père autoritaire et surtout “Fille perdue, cheveux gras”, en paraplégique défaite, où elle fait à la fois preuve de mordant et d’une grande humanité. Elle continue dans des rôles secondaires, quelle rend percutent, même pour un rôle stéréotypé de femme futile de footballeur dans “3-0” (2001). Elle participe à des court-métrages de jeunes réalisateurs, on se souvient ainsi du remarquable “Pourquoi… paskeu” (Tristan Aurouët & Gilles Lellouche, 2001), observation très fine des petits tracas du quotidien, où elle irrésistible de maladresse, elle réussit à briser un amour naissant avec Gilles Lellouche… en imitant une guenon après des ébats torrides. Souvent cantonnée dans les rôles de bonnes copines, on la retrouve ainsi dans l’insoutenable “Dans ma peau”, film radical de Marina de Van, où elle est loin de soupçonner les névroses de son amie Esther qui se livre à l’auto mutilation.

Avec Marina de Van dans “Dans ma peau”

Elle n’hésite donc pas à tenir des rôles qui ne la mettent pas forcément en valeur, hors quand on le voit, j’ai eu cette chance de converser un peu avec elle lors de l’avant-première des “Brigades du tigre”, on est immédiatement séduit par son charme lumineux, sa modestie et la chaleur de sa conversation. Elle reste modeste pourtant, quand elle salue l’évolution du cinéma, qui permet pour elle d’être utilisée “quand on a pas le physique de Rita Hayworth et Ava Gardner”. C’est Mabrouk El Mechri, qui utilise le mieux sa photogénie, dans “Virgil”, elle est à la fois très belle, elle joue Margot, une  combative fonçant dans l’ironie dans un petit jeu d’approche avec le personnage joué par Jalil Lespert, et se rebelle, quand blessée, elle s’aperçoit que son taiseux de père, campé avec maestria se confit à Jean-Pierre Cassel, alors qu’elle n’avait pas entendu le son de sa voix durant toutes ses visites en prison. Sans artifices, elle rayonne dans ce film d’hommes, bel hommage au film noir. Elle se révèle à l’aise dans la folie de l’univers d’Édouard Baer, tel la touriste se retrouvant enfermée dans “Akoibon”, mais aussi à la radio – elle était chroniqueuse dans l’émission “La grosse boule” sur Radio Nova en 1996, et au théâtre – elle participe à l’aventure de  “La folle et véritable vie de Luigi Prizzoti”. C’est le théâtre qui lui donne ses premiers grands rôles, des grands classiques “Le misanthrope”, dans une mise en scène de Roger Hanin, jusqu’au pièces contemporaines “Plaidoyer pour un boxeur”, dans une mise en scène de Serge Brincat, jusqu’à celui exemplaire de “84 charing cross road” dans une mise en scène de Michel Hazanavicius qui lui vaut une nomination aux molières pour la meilleure révélation en 2004. Elle va retrouver Zabou Breitman sur les planches, qui lui donne comme sœur Isabelle Carré – belle idée -. Désormais les médias s’emparent de son discours lucide et charmeur, elle est d’ailleurs épatante en prostituée indicatrice dans “Les brigades du tigre”, amour secret d’un sombre Pujol, marquant les retrouvailles avec Édouard Baer, où elle est étonnante de gouaille – elle cite volontiers Suzy Delair et Arletty, les peintures de Toulouse Lautrec -, et surtout d’humanité. Les rôles de premier plan arrivent enfin. Elle excelle face à Jonathan Zaccaï, dans la tension avec son personnage de femme écorchée vive qui recherche sa soeur disparue dans le téléfilm “La blonde au bois dormant” diffusé sur France 3. Elle est bouleversante ans le second film de Zabou Breitman, “L’homme de sa vie”, en épouse de Bernard Campan, dépassée par l’intrusion de Charles Berling dans son couple. Elle particulièrement remarquable dans la scène où elle craque en parlant de la fragilité d’un enfant. Dans “Tel père, telle fille” elle donne une grande sensibilité à son rôle de jeune mère démissionnaire. Elle qui garde sa dignité face à Vincent Elbaz qui s’improvise nouveau père ignorant l’existence de sa fille. Elle rayonne d’aplomb et de sensualité dans “Divine Émilie”, diffusé sur France 3 en décembre 2007. Face à Thierry Frémont très convaincant dans le rôle de Voltaire, elle incarne Émilie du Châtelet, marquise au caractère bien trempé, douée pour les sciences et très en avance sur son temps. Cette nouvelle composition nous surprend encore. Au naturel, comme dans la composition, touchante, drôle et travailleuse, elle devrait légitimement s’imposer dans les années à venir.

Avec Jalil Lespert dans “Virgil” 

Filmographie : 1991  La thune (Philippe Galland) – 1992  Tableau d’honneur (Charles Némès) – 1994  Raï (Thomas Gilou) – Putain de porte (Jean-Claude Flamand & Delphine Quentin, CM) -1996  2 minutes 36 de bonheur (Tristan Aurouët & Gilles Lelouche, CM) – Assassin (s) (Mathieu Kassovitz) –  Bouge ! (Jérôme Cornuau) – L’annonce faite à Marius (Harmel Sbaire) -1997  Ah, les femmes ! (Nicolas Hourès, CM) – Le banquet (Samuel Tasinaje, CM) – Le château d’eau (Christian Carion, CM) – 1998  À tout de suite (Douglas Law, CM) – La vie ne fait pas peur (Noémie Lvovsly) – Mes amis (Michel Hazanavicius) – Un pur moment de rock’n roll (Manuel Boursinhac) – Fait d’hiver (Robert Enrico) – Peut-être (Cédric Klapisch) – 2000 Chaos (Coline Serreau) – Papillons de nuits (John Pepper) – 2001  Pourquoi… paskeu (Tristan Aurouët & Gilles Lellouche, CM, repris dans le long-métrage « 01 », en 2003) – L’auberge espagnole (Cédric Klapisch) – Filles perdues, cheveux gras (Claude Duty) – 3-0 (Fabien Onteniente) – 2002  Dans ma peau (Marina de Van) – Bienvenue au gîte (Claude Duty) – Concours de circonstance (Mabrouk El Mechri, CM) – 2003  Narco (Tristan Aurouët & Gilles Lellouche) – À quoi ça sert de voter écolo (Aure Attika, CM) – 2004  Du bois pour l’hiver (Olivier Jahan, CM) – Illustre inconnue (Marc Fitoussi, CM) – Virgil (Mabrouk El Mechri) – Dans tes rêves (Denis Thybaud) – Akoibon (Édouard Baer) – 2005  L’homme de sa vie (Zabou Breitman) – Les brigades du Tigre (Jérôme Cornuau) – Deux filles (Lola Doillon, CM) – 2006  Un été sans Nicolas (Benjamin Rataud) – J’ai plein de projets (Karim Adda, CM) – Tel père, telle fille (Olivier de Plas) – 2007  Le bruit des gens autour (Diastème) – Coluche (Antoine de Caunes) – 2008  Cyprien (David Charhon) – 2009  Une pièce montée (Denys Granier-Deferre) – Les meilleurs amis du monde (Julien Rambaldi) – Pauline et François (Renaud Fély). Télévision : (notamment)  : 1993  Colis d’oseille (Yves Lafaye) – 1994  Le misanthrope (Yves-André Hubert, captation) – 1995  Anne Le Guen : Madame la conseillère (Stéphane Kurc) – Anne Le Guen : Du fil à retordre (Stéphane Kurc) –  1996  Et si on faisait un bébé (Christiane Spiero) – Anne Le Guen : Fatalité (Stéphane Kurc) – 1998  Ann Le Guen : Le mystère de la crypte (Stéphane Kurc) – 1999  Avocats et associés : Tractations (Denis Amar) – 2000  Duelles : c’est lui (Laurence Katrian) – 2001  Fabien Cosma : Le poids d’une vie (Franck Apprédéris) – 2006  La blonde au bois dormant (Sébastien Grall) – 2007  Divine Émilie (Arnaud Sélignac) – 2009  Suite noire : Envoyez la fracture (Claire Devers) – 2010  Jeanne Devere (Marcel Bluwal) – À vos caisses (Pierre Isoard).  Théâtre (notamment) : 1996 Les vilains, m.e.s. M. Nakache – Plaidoyer pour un boxeur de M. Romano, m.e.s. S. Brincat – 1999  Le Projet de G. Dyrek, F. Hulne, P.Vieux, A. Lemort, m.e.s. G. Dyrek – Le Misanthrope de Molière, m.e.s. R. Hanin – Lysistratha d’Aristophane, m.e.s. S. Serreau-Labib – Le Mot de Victor Hugo, m.e.s. X. Marcheschi – El Burlador de Sevilla de T. de Molina, m.e.s. J-L. Jacopin – 2000  Danny et la grande bleue, de John Patrick Shanley , mise en scène de John R. Pepper (Proscenium) – Extrême nudité, de Christiane Liou, mise en scène de Hans Peter Cloos (Essaïon) – 2003  Mangeront-ils ?, de Victor Hugo, mise en scène de Beno Besson (Théâtre du Nord, à Lille, Théâtre de Sartouville) – 2004  Trois jours de pluie, m.e.s. Jean Marie Besset et Gilles Desveaux – 2005  84  Charring cross road, d’Helene Haff, mise en scène de Serge Hazanavicius – 2006/2007  Blanc, d’Emmanuelle Marie, mise en scène de Zabou Breitman (Théâtre de la Madeleine, + tournée) – 2007/2008  Le système ribadier, mise en scène de Georges Feydeau (Théâtre Montparnasse, + tournée) – 2010  L’amant, d’Harold Pinter, mise en scène de Didier Long (Marigny – Salle Popesco).

Mise à jour du 07/08/2010

Fragments d’un dictionnaire amoureux : Raymond Devos

 Annonce de la mort de Raymond Devos, on le savait très malade, et on pouvait déplorer une attitude absolument indigne d’une certaine personne face à cette issue fatale. Son œuvre est immense, on pouvait apprécier son art dans un coffret de CD paru il y a quelques années sous forme de bandonéon. Ce Belge, jouait avec le langage, de manière magistrale, son univers était unique à la fois cérébral et ludique, constituant un bel hommage aux saltimbanques. Côté cinéma, on ne l’a que très peu vu, il se contentait parfois que de brèves apparitions, comme dans “Les têtes interverties” (Alejandro Jodorowsky, 1957, CM), “Le Sicilien” (Pierre Chevalier, 1958), “Vous n’avez rien à déclarer” (Clément Duhour, 1959), “Le travail c’est la liberté” (Louis Grospierre, 1959), “Tartarin de Tarascon” (Francis Blanche, 1962), “Un comique né” (Michel Polac, 1977, TV), il est par contre souvent crédité à tort dans un des épisodes des “Cinq dernières minutes” version Raymond Souplex. Mais on se souvient de lui dans “Pierrot le fou” (1965) de Jean-Luc Godard, où il reprenait son sketch de « la mer démontée », habilement repris dans un port, face à Jean-Paul Belmondo, et il était irrésistible en abbé chef d’un petit groupe de scouts, saucissonné contre un arbre par des enfants turbulents dans “Ce joli monde” (Carlo Rim, 1957) où il avait pour partenaires Darry Cowl et Yves Deniaud. Une tentative d’adaptation de ses spectacles, avait donnait un film curieux et assez raté, réalisé par François Reichenbach “La raison du plus fou” (1972), son univers suscitait trop l’imagination, pour que l’on ne soit pas déçu par une retranscription assez vaine, malgré la pléthore de vedettes invitées. Un immense auteur-interprète qui a donné ses lettres de noblesse à l’humour français.

Affiche belge de “La raison du plus fou”, source : Les gens du cinéma

ARTICLE – AP

Décès de Raymond Devos: les réactions

AP | 15.06.06 | 12:48

 

PARIS (AP) — Voici quelques réactions après le décès jeudi de l’humoriste Raymond Devos:

– le journaliste-animateur Bernard Pivot: “C’est triste d’apprendre que ce virtuose des mots, ce type extraordinaire” est mort, a-t-il confié sur LCI. “Il faisait dire aux mots ce que les mots ne voulaient pas dire, ne pouvaient pas dire, ne savaient pas dire”.
“Raymond Devos jouait avec les mots. Tous ces mots, ils étaient heureux de se retrouver changés, détournés, grimés et disant des folies et des drôleries”. Pour Bernard Pivot, “le sujet de Devos cela a été l’absurde, le non-sens. Il se servait des mots pour prouver l’absurdité du monde pour prouver la loufoquerie du monde dans lequel nous vivons”.

– l’humoriste Michel Leeb: “C’était un humoriste au-dessus de tous les autres, il était complètement à part dans notre univers (…) C’était un poète illuminé qui touchait presque à la métaphysique des choses”, a-t-il dit sur LCI.
“C’est dans l’utilisation des mots, dans le travail des mots, dans la sculpture des mots, quelque chose d’original, magique, de clownesque, gigantesque, gargantuesque”, a-t-il poursuivi en évoquant “cette façon légère d’aborder l’univers, le monde les mots”.

– l’animateur radio José Arthur: “Sa seule limite, c’était la langue française, il était pour les francophones incontournable”, a-t-il dit sur France Info. “C’était un remarquable comédien, il avait des dons de musicien”. Devos “travaillait comme cela n’est pas permis; il a appris la musique comme les clowns le font (…) Sa prinicpale qualité, c’était cette sorte de chaleur humaine qui se dégageait de lui. C’était un des très rares comiques qui ne disait jamais de méchancetés”.

– le journaliste et ancien animateur du “Grand Echiquier” Jacques Chancel: “On a tellement partagé, fait tellement de choses ensemble, il y a toute une litanie de souvenirs: je ne veux retenir que le manieur d’absurde, l’homme des mots”, a-t-il expliqué sur RTL.
“On n’aura plus jamais un personnage comme celui-là qui savait jouer avec la sémantique, avec la drôlerie, qui cultivait l’absurde dans la meilleure des manières”, a souligné Jacques Chancel. “J’aimais bien son côté saltimbanque avec sa petite roulotte au fond du jardin, son goût pour les instruments de musique”.
“Je ne vois pas un homme, un artiste qui puisse lui être comparé”.

– l’humoriste Guy Bedos: “C’était un grand humoriste, ni un comique, ni un fantaisiste”. “C’est un pan de ma vie qui s’en va avec lui; c’était un peu mon parrain quand j’ai débuté”, a-t-il rappelé sur RTL. “Il s’est inventé un univers, un personnage qui lui conviennent. C’est un jongleur de mots (qui) va rejoindre le cortège de tous les gens que j’aimais”.

GAMMA/WILLIAM STEVENS – Raymond Devos à l’Olympia, à Paris, le 9 juin 1994.

LE MONDE :

 L’humoriste Raymond Devos a tiré sa révérence par Olivier Schmitt

LE MONDE | 15.06.06 | 14h32   

C’est un homme d’esprit, un homme de cœur, un homme aimable qui disparaît aujourd’hui. Un homme rare. Raymond Devos est mort à son domicile de Saint-Rémy-les-Chevreuse (Yvelines), jeudi 15 juin, des suites d’une attaque cérébrale il y a plusieurs mois. Il était âgé de 83 ans.

Aujourd’hui, chacun est triste. Il y a quelques années – il me semble que c’était hier –, il m’avait reçu dans son bureau du 16e arrondissement de Paris. Il s’est avancé vers moi comme s’il entrait en scène, en représentation évidemment, mais une représentation placée sous le sceau du partage, de la générosité, la sienne, énorme, sans pareille. Il était alors tel qu’en lui-même toujours, pantalon bleu, pull bleu, chemise bleue, le regard bleu de France derrière des lunettes solidement arrimées sous sa chevelure en bataille. C’était en 1999 et Raymond Devos s’apprêtait, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, à se présenter devant le public parisien, sur la scène de l’Olympia, une nouvelle fois trop petite pour lui.

Hors de Paris, il recevait dans le grenier de sa grande maison de la vallée de Chevreuse, entre un buste de Molière et une montagne de dictionnaires, une mappemonde d’écolier et des instruments de musique qui, tous, étaient ses amis et dont il jouait volontiers, en scène et hors d’elle. Là, l'”artiste comique”, comme il se définissait, racontait sa vie d’homme et sa vie d’amuseur. Au commencement est un garçonnet joyeux, né à Mouscron, en Belgique, le 9 novembre 1922, un parmi sept enfants scolarisés en France, qui déjà harangue ses camarades sur le perron de l’école primaire de Tourcoing ; plus tard, devenu brillant collégien, il est brutalement retiré de son établissement scolaire après la faillite de son père ; celui-ci installe la famille à Paris avant de s’enfuir on ne sait où… A 9 ans, Raymond Devos découvre la banlieue nord de Paris, Le Bourget et le bruit, insupportable, des avions. “Ça a été la misère pendant des années, expliquait-il, on partageait le peu qu’on avait. Je ne me souviens pas de m’être plaint.”

A 13 ans, on le retrouve aux Halles, affublé d’un tablier qui ne lui va pas du tout, portant des charges. Un beau jour, on lui demande de mirer des œufs. “J’arrivais à mirer six œufs en même temps, ce qui m’a beaucoup aidé pour la jonglerie”, disait-il. La rumeur, les bruits, les conversations, les personnages du quartier aujourd’hui tristement disparu seront pour lui une école. La guerre survient. Raymond Devos part pour l’Allemagne, dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO). “J’y ai crevé de faim”, dira plus tard le plus rond, le plus gourmand de tous nos comiques.

Revenu en France, il s’inscrit au cours de Tania Balachova et d’Henri Rollan, au Théâtre du Vieux-Colombier, et “continue de crever de faim “… Il vit au cœur de Saint-Germain-des-Prés, alors à son apogée, occupe une toute petite chambre sous les combles d’un hôtel sans attrait et dort sous le lavabo. “C’est bon de l’avoir fait, mais ce n’est pas bon de le faire, confiait-il. Ça abîme, ça rend lâche. Il y a des choses auxquelles il ne faudrait pas goûter. Bien sûr, je m’en suis toujours sorti, mais ça laisse des traces. Si on m’avait aidé… ” Son compagnonnage avec les comédiens de la Compagnie Jacques-Fabbri l’aidera.

Disert, depuis l’enfance, au point que le cinéaste Jacques Tati lui dira un jour qu’il était “bien trop bavard pour faire de la piste ” et donc devenir clown, il décide, au milieu des années 1950, d’écrire ses propres textes et de les porter à la scène. Le succès est presque immédiat. C’en est fini de l’homme solitaire sans le sou. Pourtant, après ces années de formation, Raymond Devos reste un homme seul, en marge du show-business et de l’agitation mondaine, lecteur impénitent de Gaston Bachelard, auquel il ne cessera jamais de revenir – “il met mon esprit en mouvement ” –, de Marcel Aymé – “le plus grand auteur comique ” – et de Michel Serres. Après avoir lu les textes classiques à ses débuts, il dévore les ouvrages consacrés à la mécanique du rire. “Si je ne l’avais pas fait, j’aurais peut-être fait mon métier de la même façon mais je l’aurais moins bien compris.”

Dès ses premiers textes, ses premiers sketches (Caen, La Mer démontée, Le Pied… ) on sait qu’il a “compris “. Raymond Devos installe un style, sans devancier ni descendant, nourri de son expérience comme de ses lectures, et surtout d’un imaginaire que certains décriront comme absurde, lui préférant le qualifier de “délirant”. “L’imaginaire, c’est mon pied-à-terre. Un exemple. Avant, j’étais dans un hôtel, borgne d’ailleurs, ça coûtait les yeux de la tête. Dans cet hôtel, le propriétaire me donnait chaque fois le 37. Et il n’y avait que 36 chambres. Je passais mes nuits à chercher mon 37. Jusqu’au jour où je me suis aperçu que le 37, c’étaient les couloirs.”

La seule certitude de toute sa vie aura été que le rire est une nécessité vitale, “au même titre que le rêve”. “Le rire, indiquait-il, ça peut être mille choses. On peut rire de joie mais ce n’est pas le rire que nous pratiquons. Nous, nous pratiquons le rire très particulier du comique. Il n’y a pas une grande différence entre le tragique et le comique, c’est seulement une différence de dose. Les racines du comique plongent à peine dans le drame, quand celles du drame plongent dans l’irréparable. Le comique dégrade les valeurs quand le tragique détruit les valeurs. Le comique, c’est toute notre histoire observée avec honnêteté : les moments exceptionnels, les grandes idées, les moments de gloire, et les moments de chute. Il y a des thèmes auxquels il ne faut pas toucher, tout ce qui est au dessous de la ceinture, tout ce qui est dégradant pour l’homme. Plus généralement, rions de nous, mais pas des autres. Protégeons le rire !”

Raymond Devos l’a fait, avec obstination, la peur au ventre, peur d’entrer en scène, peur de déclencher des rires au mauvais moment ou pour de mauvaises raisons. Jamais il n’a eu peur de mourir, non plus que de vieillir. “Sur scène, j’ai dit que j’avais arrêté de vieillir pendant un certain temps. Ça a été dur. C’est comme quand on dit qu’on arrête de fumer. Quand personne ne m’observe, j’ai envie de prendre un petit coup de vieux, mais je me retiens. Peut-être que le temps que l’on passe sur scène n’est pas compté. On est dans l’imaginaire, pas dans le réel. Le temps n’a sans doute pas prise sur l’imaginaire.” Non plus que sur l’œuvre que nous lègue le plus drôle, le plus bouleversant de tous les philosophes.

Chronique

L’homme qui marchait sur les mains, par Francis Marmande

LE MONDE | 14.06.06 | 13h25

Ce que remarque Jean-Claude Gallotta, chorégraphe dont on peut voir Docteur Labus au Théâtre des Abbesses, ce sont les mains de Jean-Luc Godard, “ses belles mains”. Méfiez-vous des hommes à belles mains, ils ne sauront jamais étrangler. “Voyages en utopies”, exposition de Jean-Luc “Cinéma” Godard à Beaubourg, est installée jusqu’au 14 août. Expo bâclée – Godard n’a mis qu’une cinquantaine d’années à la faire -, expo bizarre, irrésistible : puissant accélérateur d’intelligence, de contestation, de vie.

D’ailleurs, entre 1957 et 1968, tous les films de Godard étaient toujours projetés dans le même méchant chahut. Des mécontents aigris quittaient le noir de l’écran blanc en pestant, non sans balancer quelques petits-suisses sur les fans. A Beaubourg, Godard garde intacte son incertaine fraîcheur. Il respire comme il vit : musique, poésie, médias, lac, nature, cinéma, voix, masculin-féminin, toujours les mêmes questions. Un buisson de questions.

Depuis 1929, passage au “parlant”, la vérité du cinéma, c’est le son. Avant 1929, les visages parlaient tout autant, mais la vérité du cinéma, c’était le cinéma. Godard restera dans l’Histoire par la splendeur du son : par ses films opéras, ses tragédies musicales, par ses oratorios pour portières claquées, sept mesures de Mozart, le générique du Mépris, Antoine Duhamel, Martial Solal, Raymond Devos en fou chantant vers la fin de Pierrot le fou.

Nul hasard à ce que le label le plus inventif en matière de musique contemporaine et de sons, le label ECM, fondé par Manfred Eicher, édite actuellement Anne-Marie Miéville et Godard : Four Short Films (ECM Cinéma). Autant que Dieu, le hasard n’existe pas. Vers la fin de Pierrot le fou (1965), Belmondo fonce devant un mur graffité où se lit, à moitié effacé, ce slogan : “Vive Dieu !” Au bout du quai, un petit bateau file vers l’île avec la fille (Anna Karina), il reste un égaré : c’est Raymond Devos. Devos, première manière, qui fredonne un peu faux : “Est-ce que vous m’aimez…”

Devos première manière, c’est ce corps étrange qu’on n’applaudit pas encore au quart de calembour, qu’on ne célèbre pas en linguiste ; Devos, “l’homme du port”, non-sens, fleur de peau, ahuri, voix flottante. Devos tel qu’on l’aime, à deux doigts du clown Grock, de Beckett ou de Raymond Barre.

Depuis cinquante ans, à chaque sortie d’un film de Godard, le réel sonne comme Godard. Godard-le-cinéma, Godard-la-peinture, on sait : dissertation d’écolier. Mais Godard, metteur en sons, Godard compositeur, Godard à deux doigts de Berio et Ligeti, tout commence. J’ai la chance – le hasard n’existe pas, la chance, oui – d’avoir vu le vernissage de l’expo Godard d’une drôle de façon : pluie grise, chantier, gribouillis, clous à planter, fils qui traînent comme des spaghettis géants en pleine sieste, rien à voir, personne ou presque. Les invités sont affairés à regarder un film dans une salle attenante. Je suis verni.

Au mur de l’expo, cette anecdote usagée : en 1900, Claude Monet exhibe fièrement son téléphone flambant neuf devant Degas. Degas, de haut : “En somme, on vous sonne, et vous y allez.” Juste devant le mur de l’anecdote, un ouvrier qui semble vrai téléphone : “Gérard, envoie la sauce, y a des gens qui déboulent.” Je suis des gens. Gérard envoie la sauce. Les écrans explosent d’un coup : manège enchanté, cacophonie sensationnelle.

Un mardi de 1963, Godard veut convaincre Brigitte Bardot de tourner Le Mépris. Bien conseillée, elle, jolie comme un sosie de B.B., tergiverse. Lui : “Si vous voulez, je peux faire un truc pour vous convaincre.” Elle : “Chiche.” Jean-Luc “Cinéma” Godard marche alors sur les mains. Il se dresse sur les mains en tendant le derrière. Il fait le tour du salon de B.B. en marchant sur les mains. Elle signe. Rue Beaubourg, une fille à vélo. Sur le porte-bagages, son classeur rouge en drapeau. Godard for ever.

 

LIBÉRATION :

 

Devos
On a démonté Raymond Devos par Jean-Baptiste Harang
Jongleur de mots, maître du calembour, clown à clarinette, mime… L’humoriste infatigable est mort hier matin, à l’âge de 83 ans.
vendredi 16 juin 2006
Il a dit : «Tout artiste normalement constitué rêve de pousser son dernier soupir dans le fauteuil de Molière, sur la chaussée du Pont-Neuf. Mais je soupçonne, hélas, le comédien cabot de revenir saluer après son trépas et, ainsi, de tout ficher par terre.» Il l’a dit, mais il ne le fera pas. Il y avait pourtant mis du sien, présent sur scène jusqu’à des 80 ans, jonglant avec des boules de cinq kilos jusqu’à 72 (jusqu’à ce qu’il en prenne une sur la tête, un soir, au Havre) et encore septuagénaire à faire le poirier sur le piano de son fidèle Hervé Guido. Non, la mort l’a pris ailleurs, hier, victime d’un accident cérébral après plusieurs mois d’hospitalisation. Raymond Devos ne reviendra pas saluer. Il ne gâchera rien.
Tout le monde n’a pas la chance de naître un 9 novembre. Lui si : c’était en 1922, à Mouscron, en Belgique, ce qui ne fit pas de lui un Belge ­ ses parents étaient français ­, ni tout à fait un Français puisqu’ils oublièrent de le déclarer au consulat. Son père était expert-comptable mais préférait le piano et les lettres aux savants. Sa mère la mandoline. L’expert fit faillite dans le commerce de la laine et dut revenir en France quand le petit Raymond n’avait pas 3 ans, et ses six frères et soeurs guère plus. Roubaix, Tourcoing, Paris. Il quitta l’école à 13 ans et le regretta toute sa vie. Des petits boulots en attendant la guerre : il est coursier en triporteur, crémier aux halles, où il apprend à jongler avec les oeufs, libraire sur les grands boulevards, et rêve de théâtre. La guerre le prend à 17 ans, le STO à 20. Ça ne l’a jamais fait rire, il nous a dit : «ça vous tombe dessus à 17 ans, c’est terrible, la déportation, 20 ans, le service du travail obligatoire, on n’a pas de fierté, on ne s’est pas battu, jeunes, humiliés, on n’est plus personne, ils vous mettent contre un mur et ils vous tuent, comme ça, par cruauté ou par erreur. Bien sûr, on a fait les clowns, avec André Gilles, on a fait les clowns, ce n’est qu’après, à la fin, qu’on sait que ça dure deux ans, mais pendant, c’est comme la mort.»
Sens interdits. En dehors de son texte appris, Raymond Devos était un homme sérieux, appliqué, et, de peur de décevoir à ne pas faire rire, il cherchait sans arrêt à aiguiller la conversation vers un bout de sketch, une réplique répétée, un gimmick d’interviewé. On pense qu’il rit pour oublier, non, il n’oublie pas : «J’ai écrit un sketch sur les camps, c’est le seul sketch écrit sur ma douleur, il s’appelle le Plaisir des Sens, les sens interdits.» Et, au cas où on n’aurait pas bien compris, devant vous, Devos prenait un crayon, lui qui n’écrivait qu’à l’encre violette, et vous dessinait un rond-point, quatre rues en étoile, chacune fermée d’un panneau de sens interdit afin qu’on n’en sorte pas : «Le camp, c’est comme ça, on arrive la gueule enfarinée, penaud, sans résistance et vlan ! La porte se ferme derrière notre dos, on tourne en rond, sans arrêt, avec en point de mire le corbillard. Quand je disais ce sketch, je pensais au camp, chaque fois. Les gens riaient.»
Mais ça, c’était après, quand Devos eut compris que son affaire était d’être Devos, ce clown qui jongle avec les mots, ce sumo contorsionniste, léger comme un éléphant de porcelaine dans un monde d’édredons. Avant, il avait fallu qu’il apprenne, le théâtre avec Tania Balachova, le mime avec Etienne Decroux, les tournées dans la troupe de Jacques Fabbri. Gagner sa vie jusqu’à 33 ans à jouer comme un fou le délire des autres jusqu’à ce qu’un mastroquet de hasard vous mette l’océan en pièce. Devos a raconté si souvent l’anecdote qu’elle finit par être vraie, d’ailleurs, elle est vraie. C’était à Biarritz en 1956, avec la bande à Fabbri, gros temps sur l’horizon, le garçon lui dit : «”Vous voulez quoi ?”, alors j’lui dis : “Je voudrais voir la mer”, i’m’dit : “La mer… elle est démontée.” J’lui dis : “Vous la remontez quand ?”, i’m’dit : “C’est une question de temps.”»
C’était parti pour cinquante ans, un demi-siècle de mots pris au pied de la lettre, d’emballement de la logique du fou, la force de conviction de l’absurde, et cette immense présence à bretelles capable sur scène de vous emmener en bateau loin au large de la raison et vous ramener l’air de rien, les pieds sur terre parce que «Simone, Simone ! j’ai un bouton qui fout le camp». La femme de Raymond Devos s’appelait Simone. Ils vivaient à Saint-Rémy-lès-Chevreuse (Yvelines). Dans son grenier, qu’il avait équipé d’un ascenseur, il jouait du Steinway comme un débutant et du train électrique en virtuose, il archivait tout en commençant par ses pensées, grain à moudre de son petit commerce génial. Veuf, il eut Françoise pour compagne. Plus tard, lorsqu’il tomba malade, une autre se fit passer pour son épouse, un assez mauvais sketch (lire page suivante).
Chansons courtes. Devos aimait Bachelard et Marcel Aymé, il admirait Brassens et adorait apprendre. Le piano, la jongle, la flûte, la harpe et le concertina, dont il possédait quelques beaux spécimens et sur lesquels il transformait toute chanson en tango. Il acceptait volontiers les honneurs en compensation des diplômes qu’il n’avait pas eus. Il écrivit et interpréta un film réalisé par François Reichenbach, qui ne rayonne pas de l’émotion offerte en public (la Raison du plus fou, 1972), mais tourna pour Jean-Luc Godard une scène inoubliable dans Pierrot le fou, où, cheveux au vent, caressant un invisible gant, il se demande «est-ce que voooous m’aimeeeez ? Non». Il troussa d’indépassables chansons courtes : Se coucher tard nuit. D’autres à peine plus longues, le Jardinier espagnol ou les Vacances au bord de la mer, et un chef-d’oeuvre mal connu, Une chanson pour Pierrot, mis en musique par Félix Leclerc, et dont il était à juste titre très fier.
Quand, sans le décider, il ne remonta plus sur scène, il écrivit quelques romans, un livre pour enfants illustré par Yves Saint-Laurent, comme la continuation de son monde onirique et surréel, auxquels il manque sa «présence réelle», comme on dit en religion. Raymond Devos ne croyait pas vraiment en Dieu, s’intéressait de près à la question, il avait des doutes, en faisait un personnage récurrent de ses sketches, comme son chien ou son percepteur. Il s’efforçait de ne pas vieillir, disait : «A force de ne pas vieillir, on se rend compte un jour qu’on n’a pas eu de vieillesse. On m’a volé ma vieillesse.» A l’enterrement d’Achille Zavatta, Raymond Devos avait chanté la chanson de Giani Esposito : S’accompagnant d’un doigt sur son violon le clown se meurt, il la chantait parfois à la fin de ses spectacles, comme pour se prémunir. Raymond Devos était un malin. En flamand, un «devos» est un renard.

 

LIBÉRATION :

Les bons mots de Raymond Devos
Devos, on connaît tous ses sorties • Le florilège de «Libération.fr» •

jeudi 15 juin 2006 (Liberation.fr – 12:16)

«Quand on s’est connu, ma femme et moi, on était tellement timides tous les deux qu’on n’osait pas se regarder. Maintenant, on ne peut plus se voir!».

«Se coucher tard… nuit!».

«Le rire est une chose sérieuse avec laquelle il ne faut pas plaisanter».

«Je suis adroit de la main gauche et je suis gauche de la main droite».

«Je préfère glisser ma peau sous des draps pour le plaisir des sens que de la risquer sous les drapeaux pour le prix de l’essence».

«J’ai un copain, il est pilote d’essai… enfin, il ne l’est pas encore; pour l’instant, il essaie d’être pilote!».

«Je n’aime pas être chez moi. A tel point que lorsque je vais chez quelqu’un et qu’il me dit: «Vous êtes ici chez vous», je rentre chez moi!».

«Si Dieu n’est pas marié, pourquoi parle-t-on de sa grande Clémence?».

«J’ai le pied gauche qui est jaloux du pied droit. Quand j’avance le pied droit, le pied gauche, qui ne veut pas rester en arrière… passe devant… le pied droit en fait autant… et moi… comme un imbécile… je marche».

«Rien, ce n’est pas rien! La preuve, c’est que l’on peut le soustraire. Exemple: rien moins rien = moins que rien!»

«Il m’est arrivé de prêter l’oreille à un sourd. Il n’entendait pas mieux».

«Tous les écologistes sont daltoniens, ils voient vert partout!».

«Il buvait toutes mes paroles, et comme je parlais beaucoup, à un moment, je le vois qui titubait…».

«Avez-vous remarqué qu’à table les mets que l’on vous sert vous mettent les mots à la bouche?».

«En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées! Alors, j’ai troqué ma deux chevaux contre une deux boeufs!».

«Vous savez, les idées elles sont dans l’air. Il suffit que quelqu’un vous en parle de trop près, pour que vous les attrapiez!».

«Quand on demande aux gens d’observer le silence… au lieu de l’observer, comme on observe une éclipse de lune, ils l’écoutent!».