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JARHEAD – LE FIN DE L’INNOCENCE

Le film débute sur une citation ironique de “Full metal jacket” de Stanley Kubrick, avec un sergent recruteur lobotomisant, mais plus proche de Steve Martin que de R. Lee Ermey. La guerre du golfe éclatant durant l’été 90, on retrouve nos militaires face à l’aridité du désert saoudien, certains refusant de voir les intérêts économiques en jeu. Mais le film n’est pas un film de guerre attendu, dans cette atypique opération de la “tempête du désert”. L’intérêt de ce film du britannique Sam Mendes, qui a un sens visuel indéniable, est l’influence du cinéma sur l’esprit des jeunes marines, nourris d’images de guerre “Apocalypse now” – le monteur du film Walter Murch est repris pour ce film -et “voyage au bout de l’enfer” sont d’ailleurs cités. Nos militaires s’attendent donc à découdre, mais cette guerre atypique. Le film se veut subjectif, prenant le point de vue d’un soldat landa, Anthony Swofford – c’est l’adaptation de son témoignage vécu -, souffrant d’une militarisation atavique.  Autodidacte, il essaie de s’instruire en se cachant en lisant “L’étranger” d’Allbert Camus dans les toilettes. Pour la plupart, il y a une volonté d’en découdre avec cet ennemi presque invisible – reprenant ainsi l’idée de “Full metal jacket”, où il n’était personnifié que par une femme armée. Il y a ici un petit côté pas déplaisant “Désert des tartares”, célèbre roman de Dino Buzzati, dans l’attente ponctuée de frustrations, d’onanismes, de nettoyage de l’arme prolongement phallique évident, rites initiatiques lourdingues de chambrée, d’organisations de jeux comme un duel de scorpions , de sur-hydratation obligée, c’est dans ces moments là cycliques que le film est le plus intéressant. Les palliatifs de la masturbation et de l’alcool, ne font que participer à la fatigue. Les soldats guettent le moindre signe, même lors d’une rencontre de quelques autochtones en promenade…

Jake Gyllenhaal et Peter Sargaard

On reste finalement assez distant avec les personnages, même si Jake Gyllenhaal mérite l’engouement qu’il suscite en ce moment – même si on a du mal à occulter son personnage de “Donnie Darko”, où il était exceptionnel, alors qu’il était assez falot dans le film catastroph(ique) “Le jour d’après” -. Peter Sargaard dans le rôle de Troy est plus probant car il dégage une certaine opacité, voire ambiguïté dans un rôle d’aîné protecteur. Jamie Foxx dirige ce petit monde de recrues tous des archétypes avec poigne et une humanité parfois suspecte. On retrouve Chris Cooper et Dennis Haysbert (“24 heures” qui s’amusent visiblement à composer deux ganaches délectables. Le problème est finalement de Sam Mendes est de vouloir contenter tout le monde, montrer l’absurdité de la guerre, comme de montrer que l’armée est un refuge pour les laissés pour compte, où les personnes en quête de sens, comme l’ode enthousiaste du personnage de Jamie Foxx pour l’engagement contre un quotidien plus morne à travailler chez son frère. Reste les petits détails qui sentent “le vécu”, comme les matériels radios qui ne fonctionnent jamais au moment voulu, ou le leurre d’une guerre “chirurgicale” avec les tirs “amis”. La réconstitution générale est remarquable, le réalisateur trouvant parfois un décalage onirique – l’apparition du cheval dans la nuit -. L’humour général est à saluer, à l’image du personnage d’Anthony qui entendant la musique des “Doors” d’un hélicoptère, se plaignant de cette musique du Vietnam et déplorant de ne pas avoir de musiques à eux ! Une approche non conventionnelle de la guerre et les affres de l’attente font de ce film une œuvre singulière mais au final assez décevante et au message assez évasif.

MORT D’UN POURRI

Georges Lautner a, ironiquement reçu une reconnaissance pour son travail, alors qu’il se fait plus discret. “Mort d’un pourri” (1977) dans un registre moins sarcastique que la série des “Monocles”, montre la maîtrise de la mise en scène, face aux dialogues, excellents quoi qu’un peu inhibants on peut l’imaginer pour un réalisateur, de Michel Audiard. Le film met en vedette Alain Delon, curieusement assez primesautier au début du film, dans le rôle de Xav un entrepreneur qui se retrouve mêlé à une sombre histoire de dossier compromettant. Son ami Philippe Dubaye un politicien véreux –campé par l’admirable Maurice Ronet défait qui parvient à imposer son personnage dans un rôle très court –  vient d’assassiner un député – Charles Moulin, le berger de “La femme du boulanger” dans un rôle muet –. Ayant pris possession de documents pouvant nuire à de nombreuses personnalités du pouvoir. Il vient de donner ici un beau coup de pied dans “un panier de crabes”, et les “intermédiaires” vont tout faire pour avoir ce dossier. C’est ici un rôle étalon pour Alain Delon, un solitaire qui va tout faire par fidélité pour sauver un ami, même si c’est un parfait salaud. L’amitié indéfectible est ici soulignée par des photos présentes du tournage des “Centurions” (Marc Robson, 1965), reprise ici pour souligner les épreuves subies par le duo Delon-Ronet, soldats ou mercenaires durant la guerre d’Algérie. Le regard de Michel Audiard est ici impitoyable et même assez ambiguë, dans le style “Tous pourris”, il évoque finalement quelques idées un tantinet extrême (droite ?) et un nettoyage d’une société pervertie à tous les niveaux. Ca reste du divertissement même si c’est assez gênant, autre curiosité, tous les personnages déclament du Audiard, ce qui est un peu lénifiant, mais nous vaut la satisfaction d’un décalage d’entre Klaus Kinski – toujours inquiétant et ici mielleux à souhait – dire un texte mordant de ce célèbre dialoguiste.

Ornella Muti, Alain Delon & Jean Bouise dans “Mort d’un pourri”

Si les femmes sont un peu sacrifiées ici – Mireille Darc dévouée au “repos du guerrier”, Stéphane Audran en grande bourgeoise alcoolique, Ornella Muti en jeune femme dans “l’œil du cyclone”,. Les rôles d’hommes sont plus probants, aux services le plus souvent d’organisations occultes, sociétés secrètes dans une vision du monde paranoïaque. Jean Bouise amène toujours une humanité en commissaire probe, luttant contre les connivences entre gens influents, Michel Aumont est son opposé, “compétent” et brutal, François Chaumette est un politique, remettant un prix dans la soirée de “la qualité française” – faut-il y voir une preuve d’auto ironie ? -, Daniel Ceccaldi est un avocat extrémiste, veule et amant de Stéphane Audran, Xavier Depraz – flanqué d’un Charles Millot muet – est un homme de main violent au service d’un Julien Guiomar roublard, composant un industriel “self-made-man” et sentencieux, et on retrouve Henri Virlojeux en dessinateur de BD fatigué, Gérard Hérold en politique déchu, El Kébir en ami sûr de Xav, gardien de parking, revenu d’Algérie pour avoir traversé on le devine quelques épreuves. Ces grands comédiens donnent corps à des personnages assez schématiques, au service d’Audiard qui privilégie son dialogue en sacrifiant un peu la véracité de cette confrérie compromise.  On retrouve toute une série de troisièmes couteaux crédités ou non, comme Roger Muni qui se fait voler sa voiture, Arlette Emmery en secrétaire, Michel Ruhl en préfet sous influence, et l’indispensable Philippe Castelli en buraliste goguenard, mais pas Catherine Lachens, crédité sur sa fiche IMDB, nom que j’avais laissé bien que ne le retrouvant pas sur mes notes. Philippe Sarde signe ici une de ses meilleures musiques, mise en valeur par Stan Getz au saxophone – lire à son sujet l’excellent article dans Chants éthérés -. Delon se coltine ici à de très grands comédiens, et la réalisation de Georges Lautner est très efficace, d’autant plus que ce thriller politique est teinté d’humour et le divertissement est présent.

GOOD NIGHT, AND GOOD LUCK

Second film comme réalisateur pour George Clooney, et seconde charge consacrée à la télévision, après son très probant “Confessions d’un homme dangereux” sorti en 2003 – il se murmure qu’il préparerait un remake du “Network” de Sidney Lumet. Le parti-prix presque documentaire – la caméra suit les comédiens comme dans un reportage -, est réussit et la magie du  noir et blanc est retrouvée ce qui n’était pas le cas de bien de films modes comme le cornichonesque “Angel-a”. On retrouve l’ambiance des années 50, des polars noirs – chanteuse de jazz obligatoire -, de la reconstitution d’une équipe de télévision, ici CBS, mélangée à des images d’archives. Clooney dresse le portrait d’Edward R Murroy, présentateur TV célèbre qui donna le coup de grâce au sinistre sénateur Joseph McCarthy. On suit la chute de ce dernier, de 1953 à 1958. Il était tristement connu pour sa chasse aux sorcières, qui a eu un impact considérable à Hollywood entre ceux qui ont accepter de livrer des noms – Marc Lawrence, mort il y a peu, Sterling Hayden, Elia Kazan -, et les autres exilés en Europe – Joseph Losey, Jules Dassin, Edward Dmytryck etc… -. La sobriété du film est exemplaire, sans esbroufe, voire un tantinet un peu austère, mais on ne peut que saluer le travail du comédien comme réalisateur. On pense beaucoup aux « 12 hommes en colère » de Sidney Lumet sur la forme, Clooney a peut être été influencé par la captation en direct du “Fail safe” (1964), remake TV de Sidney Lumet justement. Il est évident qu’il parle aussi de notre société, de la différence entre l’information et la propagande, il fait ainsi une pique à la chaîne de télévision “Fox News”, qui a d’ailleurs critiqué la France de manière fortement caricaturale, ces derniers temps.

David Strathairn

Sans être manichéen, les journalistes s’attachent ici aux faits, cherchant les contradictions de McCarthy, les failles de sa machine à broyer les consciences. La paranoïa collective atteignant tous les pouvoirs de l’armée aux médias, finissent par pousser les grands manipulateurs à la faute. “Le quatrième pouvoir” semble être né à ce moment là. Le journalisme d’investigations obtient ici ses lettres de noblesses. Le film parle de l’importance de l’éthique, ce qui est universel, il dénonce certaines connivences avec les pouvoirs, c’est d’autant plus important que nous avons une présentatrice TV du service public, mariée à un ministre en exercice, sans que ça ne semble absolument plus poser de problèmes à personne. Le film déplore aussi la censure économique des “sponsors”, l’équipe de journalistes dirigée par Fred Friendly – Clooney qui ne s’est pas donné le beau rôle -, doit réfléchir à la perte d’une manne publicitaire avant d’énoncer une vérité dérangeante. David Strathairn – prix d’interprétation largement mérité au festival de Venise – méconnaissable quant on l’a vu chez John Sayles – il était formidable dans le méconnu « Limbo » – porte le film sur les épaules, ses interventions de moralistes et polémiques face au public sont des grands moments de cinéma, les autres comédiens étant plus en retrait – notamment les excellents Ray Wise, Robert Downey jr et Patricia Clarkson, Jeff Daniels en directeur des nouvelles, un peu sacrifiés en journalistes inquiets, Franck Langella en cynique patron de presse, Ray Wise  -. Strathairn compose admirablement son personnage, cachant sa nervosité derrière une sempiternelle cigarette, et montre une conviction étonnante. Le regard attachant sur ces pionniers des médias face au cynisme ambiant, est la grande réussite de ce film exigeant même s’il pâtit d’un peu de trop de distances.

VERS LE SUD

Avant-première le jeudi 12 janvier, à l’UGC Cité-Ciné Bordeaux du dernier film de Laurent Cantet, “Vers le sud”, en sa présence. Avec Robin Campillo – réalisateur des “Revenants” -, il signe pour la première fois l’adaptation d’un roman de Dany Laferrière  – déjà adapté en 1989 avec “Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer” une comédie canadienne de Jaques W. Benoît -, trouvé lors d’un séjour à Port-au-Prince, en république dominicaine. Le romancier qui récrit actuellement ses romans pour une édition complète a été coopératif et a donné matière à ce film. Haïti dans les années 70-80, une femme souhaite confier sa fille à un gérant d’hôtel et qui est d’une grande beauté. Devant le refus de ce dernier prénommé Albert – Lys Amboise excellent et fil conducteur du film qui est en fait graphiste de profession -, elle lui déclare “méfiez-vous des masques”.   La vie touristique n’existant plus là bas on le comprend bien, le réalisateur a parlé très justement des contraintes, et de l’investissement personnel de la comédienne Charlotte Rampling. Le film est en suite centré sur trois touristes femmes voulant échapper à la société rigoriste anglo-saxonne d’alors. Et c’est bien une histoire de masques pour ces touristes, dont on devine que la vie est tout autres chez elles. Ellen, une enseignante de français à Boston joué par Charlotte Rampling, présente dès le début du projet, pour reprendre une expression retrouvée sur elle sur le web, pour qui le temps sur elle est une caresse, accueille Brenda. Cette dernière est jouée par Karen Young trouvée dans un casting et entrevu, il y a peu dans “Factotum”, est une Américaine assez fragile.

Charlotte Rampling

Ellen aime à choquer ces interlocuteurs avec une grande crudité de langage, et elle s’amuse à dénigrer son amie Sue – Louise Portal -, avec une cruauté inouïe. Les deux femmes ont des sentiments assez forts avec Legba, gigolo de 18 ans – Ménothy César, un non professionnel qui a remporté le prix Marcello Mastroianni du comédien débutant à la 62e Mostra de Venise -. Il vend son corps et a une petite cour, Brenda a même connu son premier orgasme avec lui à 45 ans. Laurent Cantet cherche derrière un lieu très touristique et une plage magnifique à réfléchir sur le tourisme sexuel, l’arrogance de riches touristes profitant d’une situation de précarité et de danger permanent pour s’épanouir et lutter contre la frustration d’une société américaine.. Ici tout semble épargné, même si la réalité montre parfois son nez, comme deux “Tontons macoutes”, humiliant un jeune vendeur de soda qui trimbale avec lui sa glacière. Il livre trois admirables portraits de femme, leur donnant à chacune des monologues où à l’instar de Françoise Lebrun, elles peuvent montrer leurs doutes et leurs faiblesses. Charlotte Rampling est comme toujours admirable, cachant sa vulnérabilité devant une sécheresse de cœur, bien que toujours très belle, son personnage souffre de trop de solitude, d’arpenter trop de bars de Boston pour finir seule. Karen Young montre une belle sensibilité dans un personnage borderline et romantique, qui semble étouffée par sa famille. On la devine névrosée et ses problèmes passent donc inaperçus dans cette société de masques. Saluons Louise Portal dans son rôle de Sue – Laurent Cantet saluait d’ailleurs son humilité face à ce rôle -, qui rend attachant son personnage et arrive à une grande justesse avec un personnage ingrat, en retrait et raisonnable. Le film lui doit beaucoup. Laurent Cantet – une présence sobre et un peu inquiète ce soir là –  livre ici un constat amer sur la société des années 70, et en signant une adaptation littéraire trouve matière à continuer sa manière de décortiquer les mœurs avec une grande acuité et de confronter pros et non professionnels avec une retenue (trop peut-être) constante.

ANIMAL… ON EST MAL

“Animal, on est mal” chantait Gérard Manset. Notre premier ministre bien aimé souhaite que chacun rajoute “quelques gouttes de tendresse” et “quelques gouttes d’humour”, dans ce monde de brutes. Et on le sent sincère, pas du tout répétant le texte de quelques conseillers en image. On peut noter en ce moment la grande dignité de nos hommes politiques, ne partant pas en campagne pour 2007, et se cachant par pudeur derrière quelques accessoires comme des talons hauts pour Ségolène, un chapeau à la Mitterrand pour Laurent, une alliance pour Nicolas. Baissons les armes pour nous lancer dans un émouvant élan charitable et laissons de côtés nos âmes chagrines. “Animal” est donc dans ce mouvement, n’ayons pas peur des mots, l’un des plus probants films de l’histoire du cinéma de ces 170 dernières années. Roselyne Bosch auteur de scénarios inoubliables – dont “Bimboland”, une comédie proche du ton d’un Lubitsch, “Le pacte du silence”, l’un des derniers très grands rôles de Depardieu, particulièrement inspiré par la grâce de l’écriture de cette ancien grand reporter -. C’est l’entreprise d’une française qui prouve, sans aucune prétention, que l’on peut aisément rivaliser avec Hollywood, avec ce projet franco-portugo-britannique, supplantant même les grandes réussites de nos petits “frenchies” comme Pitof : “Catwoman” et Mathieu Kassovitz : “Gothika”, c’est dire ! Dans un campus quelque part en Europe, Thomas Nielsen, jeune savant suédois, vient en généticien étudier le cas d’un Vincent Iparrak, un serial killer qui a épargné la propre sœur de ce dernier danseuse étoile dans un des caprices de son cerveau reptilien. Le sieur Thomas fait une découverte sensationnelle, renvoyant les travaux d’Henri Laborit dans “Mon oncle d’’Amérique” d’Alain Resnais au niveau de la préhistoire. Nous sommes déterminés par notre ADN, dégagés de toute responsabilité – ce qui est une bonne nouvelle, mais pas pour les psychiatres, il suffit juste de quelques gouttes de sérum pour transformer un bourreau en agneau -.

Roselyne Bosch déclare partout avoir contacté les plus grands scientifiques, elle nous livre ici ses conclusions sérieuses et probantes, révolutionnaires, devant même de changer notre vision du monde, ce qui est exceptionnel pour une œuvre de divertissement. David Cronenberg avait déjà traité cette idée dans sont “Hystory of violence”, il pâtit hélas du regard boschien, écrasant de subtilité. Elle prouve qu’un œuvre de fiction est susceptible de bouleverser l’ordre établi du monde. La reconstitution de la vie d’un scientifique est ici hyperréaliste, la réalisatrice rajoutant même des petites touches du quotidien, comme celle de perdre un loup cobaye en plein centre ville et de s’en apercevoir en regardant la télévision, on sait bien que les scientifiques sont de grands distraits. En effet où trouver ailleurs qu’ici une distribution aussi prestigieuse qu’Andreas Wilson, Emma Griffith Marlin, Diogo Infante ou Ed Stoppard, excusez du peu, tous absolument convaincant, charismatiques et probant, crédibles et inspirés. Le grand méchant est ici tellement effrayant qu’Hannibal Lecter est à reléguer au niveau de Bambi en comparaison. Tout ici est admirable, on est pris dans une spirale infernale où jamais l’on s’ennuie. Euphorisé par les déclarations de notre grand Dominique, j’ai peut-être eu la main un peu lourde pour la tendresse. Quant à l’humour, c’est ici une question de degrés.

13 TZAMETI

Avant-première hier soir à l’UGC Cité-Ciné Bordeaux du premier film du cinéaste géorgien Géla Babluani en sa présence. Ce film a reçu au festival de  Venise le “Lion du futur”. prix de la meilleur première œuvre. C’est une œuvre en noir et blanc assez radicale, une vision très noire de l’humanité. Une jeune toiturier, Sébastien – joué par Georges Babluani, propre frère du metteur en scène, qui travaille au noir assiste à la mort d’une overdose de son propriétaire. Il devait des dettes à un certain Pierre Bléreau campé par Jo Prestia, et pour les acquitter devait participer à un mystérieux jeu clandestin préparé dans le secret avec force de précautions et d’organisations occultes. Sébastien qui essaie d’aider sa famille dans le dénuement, vole le billet de train et part pour prendre sa place. Ce film qui reprend la trame du livre d’Horace McCoy “On achève bien les chevaux”, est très bien construit malgré un manque évident de moyens. Le jeu est bien amené, souhaitons qu’Alexia Laroche-Joubert, avec ses scrupules bien connus, ne prenne pas connaissance de ce film sinon on va y avoir droit sur TF1, dans un carnage Endemol – Dans mes grandes résolutions 2006, je promets de ne plus dire du mal de cette engeance, je vais essayer de m’y tenir -. Le réalisateur assez timide d’aspect a montré pourtant une belle détermination de faire un film coûte que coûte. Très critique sur le cinéma français, il a passé 6 mois à tourner son film avec les aléas des contraintes et des comédiens disponibles, quitte à abandonner un plan sur la table de montage. Il cite le cinéma de Sharunas Bartas et les grands films soviétiques des années 60-70, où l’on jetait, dit-il les premiers jours de montage à la poubelle avant de trouver le ton du film. Il a vécu 17 ans en Géorgie et est arrivé en France pour fuir – je le cite – une triple guerre civile.

Il déplore que le cinéma français passe trop de temps en pré-production, malgré les difficultés financières, on sent bien chez lui une grande énergie créatrice, il a d’ailleurs déjà tourné son second film dans des conditions encore plus difficiles. On sent chez lui un sens précis du cadre, de la composition picturale à l’intérieur de celui-ci, il a une position assez vierge dans son cinéma. Le film en lui-même, en dépit de quelques maladresses – quelques ombres de perche dans le pavillon du début -, et il y a une tension chromatique assez forte dans la seconde partie du film, d’un innocent préservé de la sauvagerie par son inconscience. L’autre force du film, c’est son interprétation et là chapeau bas à l’équipe du casting – le réalisateur avoue volontiers ne pas connaître ses acteurs -, car il y a une galerie impressionnante de “tronches”, visages fatigués, rongés, d’amateurs – il cite un exemple d’un employé du Trésor Public, passant un casting sur Internet -, à des comédiens professionnels. Outre Jo Prestia, cité précédemment, on retrouve Aurélien Recoing dans son personnage habituel de celui qui rit quand il se brûle, Fred Ulysse et Vania Vilers en parieurs inquiétants, et il y a surtout Pascal Bongard, dont j’avais parlé pour “La boîte noire”,  qui a une folie singulière. En maître de cérémonie d’une nervosité droopienne, trônant sur une haute chaise d’arbitre de tennis, il continue à nous surprendre, on peut lui trouver un cousinage avec Robert Le Vigan, si on le retrouve souvent dans le cinéma d’auteur français, ses compositions restent presque toujours dans ma mémoire, il peut se faire une place particulière si le cinéma français n’est pas trop frileux à son égard. En définitive Géla Baluani a un univers prometteur avec ce film dans ce film inégal mais hors normes.

APPELEZ MOI COIN DU NANAR

Film distribué par “Europacorp” de l’ineffable tandem “Le Pogam / Besson”, de voir la bestiole ailée qui sévit en long dans un des plus désastreux films de 2005, on s’attend à un petit miracle genre “Trois enterrements”, mais sans trop y croire. Le film commence sur deux marginaux estampillés “Orange mécanique” et leur improbable rencontre avec un Anglais aisé – interprété par un habituel excentrique anglais dont je n’ai pu retrouver son nom et flanqué par Honor Blackman, toujours pimpante en digne lady -. La rencontre improbable vaguement inspiré de l’agression du personnage joué par Patrick Magee, donne le ton, pas de rythme, pas d’idées. Le sujet était pourtant en or avec cette histoire réelle d’Alan Conway se faisant passer pour Stanley Kubrick, profitant de la crédulité de personnages naïfs touchés par le mythe d’un réalisateur qui a vécu reclus dans son manoir anglais. Mais la trame ne sert qu’à un alignement poussif de scènettes, s’inspirant de la vie de cet escroc pathétique, alcoolique et homosexuel. Heureusement le film est sauvé de l’ennui, par le cabotinage éhonté de John Malkovich qui nous livre une composition hallucinante et hallucinée. Minaudant, vitupérant, chancelant, il s’amuse visiblement (ironie du sort un des personnages un critique cite Gore Vidal, sur une pièce où  les acteurs se complaisent entre eux). Il y avait l’idée d’une continuation du formidable “Dans la peau de John Malkovich”, Alan Conway déclarant qu’il a engagé Malkovich pour son prochain film et son interlocuteur lui répond : “John qui ?”, mais ça ne vas pas plus loin, et l’évocation de Spike Jonze ne fait qu’en rajouter à notre dépit.

Malkovich !

Dans une Angleterre plombée, tous les comédiens ne sont que des pantins – à l’exemple du pauvre Richard E. Grant, dans un rôle précieux d’un grotesque achevé -, et les citations de l’univers de Kubrick ne sont pas judicieuse, uen petite panouille de Marisa Berenson et la molle reprise des “tubes” musicaux de Kubrick (Rossini, Strauss and co). Reste à la lecture du générique quelques rendez-vous manqué,  il y a le comédien Robert Powell, oublié depuis les années 70, mais je ne l’ai pas reconnu, de même que le réalisateur Ken Russell, dans une scène de boîte de nuit, c’est dommage, ça pouvait être un petit jeu amusant pour tromper l’ennui. C’est d’autant plus déplorable que les auteurs de ce film sont des proches collaborateurs du maître, le réalisateur Brian W. Cook a été l’assistant réalisateur de nombreux de ces films – c’est son premier film comme réalisateur -, et le scénariste Anthony Frewin à produit un documentaire sur Stanley Kubrick, et a été son assistant depuis les années 60. John Malkovich fait son numéro, on a du mal pourtant à croire à son personnage qui en plus ignore superbement l’œuvre du grand artiste – un petit malin rajoute à sa filmographie “Le jugement de Nuremberg” de Stanley Kramer pour le piéger. Sa “performance” dans le style “chargeurs réunis”, pouvant ranger le Rod Steiger dans ses grands jours au niveau d’acteur chez Robert Bresson en comparaison, est assez vaine, isolée du reste du film.  Mais sa composition finit par petre assez réjouissante à ce niveau de surcharge, et est le seul intérêt de ce film sans invention estampillé ici “coin du nanar”, pour cette raison. Si vous détestez les numéros à épate, ce film est donc à fuir, si vous prenez une certaine délectation sadique à voir un comédien s’enliser dans un film pathétique, ce film est fait pour vous.

THE CONSTANT GARDENER

On craint toujours un peu quand un grand talent comme Fernando Meirelles, ayant eu une consécration internationale avec “La cité de Dieu”, est embauché par le cinéma américain. Cette appréhension est vite dissipée, on retrouve la réalisation nerveuse avec cette adaptation du scénariste Jeffrey Caine du livre de John Carré. L’œuvre est efficace, pousse à la réflexion, pour ce “The Constant gardener” est une réussite, à noter le titre en VO “La constance du jardinier” ne devant pas être assez vendeur. Le couple Ralph Fiennes et Rachel Weisz est particulièrement convaincant, le premier dans le rôle de Justin Quayle, ambassadeur anglais, par sa retenue toute britannique, ne laissant sa peine l’envahir que dans un moment de solitude profond et la seconde en personnage énergique, Tessa Quayle avocate militante qui garde espoir dans une utopie qui ne peut que lui être fatale. Les personnages ne sont pas monolithiques, parfois pris dans leurs contradictions comme les membres du Haut commissariat britannique, dans cette sombre affaire de machination par un important lobby de laboratoires pharmaceutiques, dans une région sinistrée au Nord du Kenya.

Ralph Fiennes & Pete Postlethwaith

Le metteur en scène s’entoure de solides comédiens, dont le trop rare Hubert Koundé, en médecin utopiste, Bill Nighy composant un salaud délectable, Gerard McSorley – La révélation du film  ” Omagh”, en officiel anglais cynique, le buriné Pete Postlethwaith en quête de rédemption ou Danny Huston, en amoureux transi de Tessa pour ne citer que les plus connus.  Tout est ici soigné, et semble rendre justice avec justesse à l’univers de John Le Carré. Une humanité noire est montrée, trouvant le moyen de capitaliser des laissés pour compte, on assiste à une démonstration brillante des différences de mentalités, de privilégiés qui culpabilisent voulant aider des pauvres mourants des conséquences du sida et de la misère. Mais les repères manquent pour eux pour aider des gens dans une société régie par la compromission ou une autre éthique, à l’image de cette pauvre enfant abandonnée à son triste sort pour un problème de règlement. Poignant sans être misérabiliste, ce film nous renvoie à notre confort et nos contradictions, et étudie un couple antinomique dont chacun conserve ses secrets pour épargner l’autre, c’est de plus une belle histoire d’amour, violente et universelle, face à une adversité constante. Le cinéma américain particulièrement acerbe en ce moment, montre toujours sa capacité de concilier divertissement et une approche de notre monde contemporain comme ici avec ce thriller haletant.

LA FILLE DU JUGE

Les œuvres se répondent parfois par les hasards – ou les circonstances ? -de la programmation, vendredi soir c’était la diffusion sur France 3 de “Le secret” de Solveig Anspach assez anecdotique finalement sur Mazarine Pingeot et en salles “La fille du juge” d’après le récit de Clémence Boulouque, la fille du juge Gilles Boulouque “Mort d’un silence”.  Deux enfances face aux affres du pouvoir dans la génération “Mitterrand”. Privilégions ici le second documentaire de William Karel –”Le monde selon Bush” – reprenant un quart de ce texte, réussit avec intelligence et pudeur à le retranscrire sur l’écran, il faut saluer Elsa Zylberstein, qui au service du texte, est la récitante avec beaucoup de justesse et de retenue. Je dois bien avouer être particulièrement sensible à son timbre de voix, mais elle me semble avoir trouvé la distance nécessaire pour éviter tout pathos. Le film commence sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York où Clémence fait ses études, ce qui la ramène aux attentats parisiens de 1985/1986. Le jeune juge Boulouque est charger de ces dossiers dans le cadre de l’interpellation du groupe Fouad Saleh. Suit un feuilleton médiatique assez mouvementé, qui se terminera par le suicide du juge à son domicile en 1990, il avait 40 ans. Ce film documentaire est assez innovant, William Karel respecte le point de vue de Clémence, alors petite fille, l’histoire est vue à travers son regard au travers du travail de son deuil une grande empathie. Le montage habile reprend les archives familiales, et les documents d’actualités de l’époque et notamment les interventions de François Mitterrand et Jacques Chirac alors en pleine cohabitation. A l’image du face à face entre ces derniers, alors candidats aux élections présidentielles de 1988, se renvoient la “patate chaude”, on sent bien que le juge ne sert que de bouc émissaire et est sacrifié sur l’autel de la “Raison d’état”. Le voile sur cette affaire n’est pas complètement levé, c’est le regard d’une famille brisée et meurtrie, sacrifiée qui ici privilégié.

Gilles & Clémence Boulouque

C’est aussi une leçon concernant le journalisme ou la satire, par exemple le juge avait été meurtri, déclare un journaliste, par un dessin de Plantu, montrait un magistrat replet capable de toutes les compromissions en raison de  Gorji – ce dernier suspect avait été relâché en échange de la libération de deux otages au Liban  -. Pris en otage entre la raison du pouvoir, l’abandon du système judiciare à son égard suite à une ironique accusation de viol du secret d’instruction par un des suspects, sa conscience et les menaces qui se font précise, le “petit juge” au regard myope essaie de garder sa probité. La plaisanterie d’un garçon de café plus bête que méchant, un jour de vacances, annonçant au couple Boulouque que des personnes “basanées” cherche à les rencontrer, alors qu’ils n’ont plus de garde du corps, montre la cruauté d’un quotidien qui devient infernal. On tente de comprendre l’incompréhension des gens face à cette famille, à l’exemple de la méchanceté gratuite envers “La fille du juge”. La traversée de cette adversité ne peut se terminer que d’une manière implacable. La manière dont parle Clémence de son père est très digne et très touchante, elle montre une acuité particulière pour parler de sa douleur, de sa famille protégée jour et nuit par des gardes du corps en raison des dossiers brûlants traités par son père. Elle parle de le retrouver tout en s’éloignant avec l’appréhension compréhensible de devenir un jour son aînée, car il est mort jeune. On ressent bien les difficultés de cet homme qui devait tout garder pour lui, à la manière de continuer à jouer avec ses enfants dans des films tournés en  super 8 où en étant très digne dans un entretien TV, en précisant que la difficulté de vivre cette situation est plus compliquée pour ces proches. Son honneur bafoué, il finit par se suicider avec une arme de service, censée le protéger, et dont il ne savait même pas s’en servir. C’était avant Noël, la famille avait fait trop tôt l’arbre de Noël dont la présence paraissait incongrue à Clémence alors âgée de 13 ans, face à ce drame. Très présent dans l’actualité, elle est consciente que l’histoire risque oublier son père, elle définit très justement cet état de fait cruel. Sobre et poignant, ce film est une formidable réussite.

LE CRI DU NANAR

On connaît l’intérêt de Michel Audiard pour les cons. Aussi pour rendre hommage au XXème anniversaire de sa mort, les cons ont pris la parole, pour un petit hommage.Cette année, ils étaient de compétition, d’Alexia Laroche-Joubert, au député Grandidier et ses “youyous”, certains sont mêmes internationaux comme la triste sire Paris Hilton, moi-même, à mon petit niveau, je me suis mis à écrire sur ce blog. Les cons sont omniprésents, sont très content d’eux-mêmes, dansent sur les plateaux de TV comme atteints de crises de spasmophilie, gueulent pour peu qu’ils se sentent légitimer par plus haut qu’eux (suivez mon regard), amalgame, réduit, flatte la connerie ambiante… Finissons donc cette sinistre année en évoquant “Le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques” (1970), il vient de sortir une anthologie de Michel Audiard comme réalisateur, un de mes collègues partant en vacances m’a donc prêté ce petit coffret de 4 films – manquent à l’appel -. Ce film est présenté sans langue de bois par Jean-Marie Poiré qui ne mâche pas ses mots – notamment sur Paul Meurisse et Bernard Blier -. Michel Audiard réalisateur était assez désinvolte, ce qui fait le charme de ses films.  Jean-Marie Poiré explique qu’il prenait souvent pour base un roman noir, ici celui de Evan Hunter, connu aussi sous le nom d’Ed McBain, il signait Hunter, pour des œuvres plus loufoques. Le film vaut pour son côté absurde, Paul Meurisse souhaitant avoir un “stetson” comme couvre chef, Bernard Blier avait décidé d’en porter un auvergnat.  L’histoire n’est qu’un prétexte, et l’occasion pour Audiard dialoguiste de briller, confère le site Michelaudiard.com, dialogues magnifiés par trois comédiens hors pair, Michel Serrault – d’une folie jubilatoire et on peut le dire prodigieux -, Bernard Blier – l’un des acteurs les plus doués avec la langue audiardesque -, et Paul Meurisse dans son sillon “Monocle”…

Bernard Blier, Stéphane Bouy, Michel Serrault, Paul Meurisse & Dominique Zardi

Les situations sont suffisamment cocasses dans une vacuité patentée du scénario, pour donner de l’intérêt aux films – il est vrai que l’on a du mal à se souvenir véritable de l’histoire du film chez lui -. Paul Meurisse est Aldred Mullanet, turfiste poissard, vivant au crochet de sa femme, qui a un sex-shop – Françoise Giret coiffée d’une improbable perruque -. Obligé de rentré chez lui en stop, après une mise de trop, il est enlevé par une bande de gangster menée par un mystérieux M. K. Bernard Blier. Suit une bataille rangée avec un autre truand Melvillien, monsieur Kruger, Meurisse donc. Avec une évidente misanthropie, et misogynie – la pauvre Marion Game, nymphomane un peu nunuche -, et quelques scènes un peu limite – la soirée black avec Darling Légitimus, Nancy Holloway et James Campbell, où Serrault se fait traiter continuellement de “fromage blanc”, flirtant avec la xénophobie -, le réalisateur se livre  à un joyeux jeu de massacre nonsensique. Il y a une galerie hallucinante de comédiens, du tandem de truands chevelus frappés de stupidité Gérard Depardieu à Stéphane Bouy, Roger Lumont, Carlos, Moustache, Dominique Zardi en truands auvergnats, Robert Dalban et Jacqueline Doyen en couple beauf, Maurice Biraud en chauffeur de taxi surréaliste, Michel Modo et Romain Bouteille, en flics épris de boisson – grand moment ! – ; Yves Robert commissaire circonspect, Bernard Musson et Jacques Hilling en adeptes de poupées gonflables, Carlo Nell et Yves Barsacq en turfistes, Jean Carmet et Claude Rollet en croque-morts conviviaux, et même la très digne Monique Mélinand en passante effarée,  que du bonheur – par contre pas de Jean Martin (“La bataille d’Alger”, crédité pourtant dans la très complète fiche du dictionnaire de Raymond Chirat, qui oublie pourtant Moustache -. Il est des films, entreprises hasardeuse et désordonnée qui donnent beaucoup de plaisir. Je vous souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année, en nous souhaitant quelques bonheurs cinématographiques pour 2006.