Skip to main content

ZAINA, CAVALIÈRE DE L’ATLAS

Il serait dommage de passer à côté de ce film promis à une vie courte dans le système actuel des diffusions de film, il était pourtant idéalement programmer pour que l’on y amène les enfants. C’est un conte intemporel, narré par la voix de Gamil Ratib. Changement de registre pour Bourlem Guerdjou donc après “Vivre au paradis” (1998) qui dans un contexte plus dramatique mettait en scène Roschdy Zem en ouvrier du bâtiment immigré qui souhaite que sa famille  le rejoigne. La superbe photographie de Bruno de Keyzer met en valeur la beauté et la diversité des paysages du Maroc. Le réalisateur a réussi à trouver un souffle épique, trop rare dans notre cinéma, de par sa manière de filmer les lieux, les personnages et les chevaux avec beaucoup de justesse. Le traitement est réaliste, dans ce peuple berbère, ceux qui ont l’approche et la connaissance des chevaux, ont la clé pour survire dans le désert. La petite Zaïna vient de perdre sa mère, séquestrée par un seigneur des lieux, le cruel Omar, elle s’échappe de son emprise pour retrouver son vrai père, Mustapha, qui ignore son existence.

Sami Bouadjila & Aziza Nadir

Le film est porté par deux des meilleurs comédiens actuels. Simon Abkarian qui insuffle une humanité à un personnage qui pouvait être caricatural. Il a suivi un entraînement intensif pour ce film avec les chevaux, il personnifie un être qui souffre derrière une apparente froideur, ce comédien continue à nous surprendre à chacun de ses films. Sami Bouadjila –  que le réalisateur, Jean-Pierre Sinapi avait  rapproché dans une interview télé avec l’élégance d’un Marcello Mastroianni, ce qui me semble très juste -, est à la fois digne et émouvant dans l’impuissance d’affirmer cette paternité nouvelle qui semble lui tomber du ciel. La confrontation de ces deux comédiens très crédibles, est d’autant plus superbe, que le metteur en scène a trouvé la jeune Aziza Nadir, petit miracle de finesse, et enjeu des deux hommes qui se bat malgré la tristesse d’avoir perdu sa mère Selma, une herboriste dont le besoin de liberté sera nié dans une société trop patriarcale. Elle symbolise une rébellion, une émancipation, une vitalité, laissant deviner à son personnage un grand avenir, malgré la place qui lui est promise. Le final atteint un paroxysme, ce qui compte tenu des contraintes de ce type de tournage. Des scènes intimistes à celles d’une foule survoltée, le réalisateur trouve toujours le ton juste. Malgré quelques maniérismes, on ne serait trop que conseiller cette œuvre forte et prenante. 

COMBIEN TU M’AIMES ?

Retour en grâce pour Bertrand Blier avec “Combien tu m’aimes ?”… Blier est dans mon petit panthéon personnel de mes cinéastes préférés, j’ai même une affection particulière pour “Les acteurs” chant d’amour vachard pour les comédiens, c’est dire. Si le public le suivait volontiers du temps de “Merci la vie” où il envoyé valdinguer la narration, ces derniers exercices de styles n’ont pas eu sa faveur. Et vint le temps du recyclage, dont la morne captation de ses “côtelettes” produit par Luc Besson (encore lui), histoire d’avoir un nom prestigieux dans son écurie sans se fatiguer… On pouvait prévoir une nouvelle baisse de régime avec cette addition “Mon homme” – la prostituée au grand coeur – + “Trop belle pour toi – comment vivre avec une beauté digne comparée ici à une “bombe nucléaire” -.

Jean-Pierre Darroussin et Monica Bellucci

Certes le réalisateur a abandonné ses audaces, pour retrouver ses obsessions, et dresser un très beau portrait de femme, – le cinéma de Blier ne me semble aucunement misogyne, même si ses personnages le sont parfois -. C’est donc une variation de ses thèmes, ne manque ni le médecin furtif de “S.O.S. médecins” au secours d’un malaise vagal – la situation est ici inversé, Bernard Campan ayant le coeur fragile -, ni le choeur des collègues. François – subtil Bernard Campan – que l’on devine souffrir de misère sexuelle, s’offre grâce à un gain au loto une call-girl grand luxe – La Bellucci -. De cette rencontre improbable, Blier tend plus vers la sensibilité que de l’acidité. Il y a toujours les mots d’auteur qui font mouches, la carte jouée ici est celle du classique, mais elle brille particulièrement par son efficacité. De plus le metteur en scène a toujours une manière très juste de renifler l’air du temps sans l’édulcorer. Même si le film semble chercher son rythme parfois, on aime à retrouver cet univers singulier.

Gérard Depardieu, Monica Bellucci et Bernard Campan 

La distribution est ici particulièrement brillante. Monica Bellucci poursuit sa carrière avec intelligence et me semble une bonne comédienne contrairement à l’idée propagée dans nombre de forums. De part sa manière d’afficher et de jouer sur sa sensualité – il y a un plan d’hommage à Sophia Loren, dans “Une journée particulière” et la comparaison n’est pas déplacée – son personnage troublant existe. Bernard Campan continue son sillon sensible,  suite à ses rencontres avec Zabou Breitman et Jean-Pierre Améris, Gérard Depardieu retrouve son brio, et confirme qu’il est un immense acteur, s’il veut bien s’en donner la peine, avec un proxénète, s’excusant d’être un salaud, comme son personnage dans “Merci la vie”, Jean-Pierre Darroussin est émouvant et tragique – très belle scène quand il évoque sa compagne -, Michel Vuillermoz est acerbe en toubib, Edouard Baer semble être né pour dire du Blier, Sara Forestier est attachante, Farida Rahouadj – compagne de Blier – en voisine agacée libérant sa sensualité, François Rollin, Fabienne Chaudat, Jean Barney et les autres existent – ce qui était moins le cas chez les seconds rôles des précédents films de Blier. Joyeuses retrouvailles avec un de nos meilleurs cinéastes, même si l’on pouvait espérer d’autres champs d’explorations.

CACHÉ

“Caché” est un film choc, sans concessions, qui nous impose une vision de nous-mêmes que nous ne voulons pas voir, à l’image de l’écrivain Thomas Bernhardt, autrichien comme Michael Haneke. On peut être surpris de voir les fréquentes critiques de compromissions faites à l’encontre de ce réalisateur, parce qu’il bénéficie de l’organisation du cinéma français. Les films américains de Fritz Lang ont été longtemps considérés comme mineurs, ce même reproche me semble ici également non fondé car le metteur en scène n’a rien perdu de l’acuité de son regard, de cette radiographie de l’âme. Pascal Bonitzer dans une émission de France Culture, l’a même qualifié de “sale type !”, c’est dire si ce metteur en scène continue à déranger sans rien perdre de son sens de la provocation. Georges, grand journaliste littéraire reçoit des vidéos menaçantes et des dessins puérils. La tension montre entre lui et Anne, sa femme, et son fils, d’autant plus que la police ne semble pas prendre ces menaces très au sérieux.

Daniel Auteuil & Juliette Binoche

Le réalisateur distille avec maestria l’angoisse, en nous laissant circonspect devant une K7 vidéo – élément déjà utilisé dans “Funny Game” de lieux sans vie, tout en jouant avec la durée. Le questionnement sur un élément d’une vie que l’on pourrait occulter est acerbe, Haneke ne donnant pas toutes les réponses. Au détour d’un plan anodin, il peut très bien ne pas insister sur une action en cours, maintenant notre attention sans que se relâche à aucun instant. Difficile d’évoquer l’histoire, ayant subi moi-même, nombre d’explications de texte de journalistes roublards commentant le film lors de la projection de presse à Cannes, diffusé sur le câble en mai dernier. On ne peut être que déçu d’arriver dans cet univers avec autant d’éléments, alors que le réalisateur ne souhaite aucun éclaircissement que les éléments que l’on peut retrouver dans le film. Une fois de plus les interprètes sont fabuleux, de Daniel Auteuil se renouvelant à chaque film avec un personnage troublant, de Juliette Binoche, dans un rôle assez ingrat, dans le charme et la justesse, d’Annie Girardot en mère fatiguée, dans l’une des très belles scènes du film, Denis Podalydès dans l’hilarante histoire du chien, Bernard Le Coq en producteur rassurant, Daniel Duval et Nathalie Richard en couple inquiet, Walid Afkir en jeune homme en colère. Saluons la performance de Maurice Bénichou, ce formidable acteur – déjà présent dans Code inconnu -, en fantôme du passé, prouve son immense talent dans un rôle solide. A noter la présence de François Négret, réduit à la figuration dans une scène d’ascenseur, il est assez curieux de retrouver ainsi ce comédien prometteur – De bruit et de fureur -, etc… De la belle ouvrage…

MADAME ÉDOUARD

Michel Blanc incarne le commissaire Léon, flic qui tricote pour se détendre et amène son chien lymphatique – le chien du lieutenant Colombo, c’est beep-beep en comparaison -. Il amène d’ailleurs ce meilleur ami sur les enquêtes, d’où une destruction systématique des indices. Le ton est donné, Nadine Bonfils a un réél univers, ce qui est assez rare. C’est une de ses nouvelles qui est ici transposée, de Montmartre en Belgique. Un tueur jeune fille sévit, Léon flanqué de son second maladroit Bornéo – Olivier Broche, décalé et étonnant -. Nadine Bonfils sait rendre l’humanité d’un petit bistrot et porte un regard attachant sur ses personnages, notamment celui de Madame Édouard, campé par un Didier Bourdon, touchant, jamais caricatural en homme qui a trouvé son équilibre en s’habillant en femme de ménage. Elle prone la tolérance.

Michel Blanc & … Didier Bourdon

Il y a une évidente influence de l’œuvre de Jean-Pierre Mocky, la musique de Bénabar semble d’ailleurs un subtil hommage. Si Josiane Balasko, en secrétaire bimbo maquillée comme un camion volé et Dominique Lavanant en barfly, sont un peu trop dans la surcharge, Annie Cordy en mère obsédée de gadgets – elle s’accorde même une scène d’auto-ironie, avec sa propre photo encadrée par un siège de toilette -, Rufus en consommateur de bistrot triste, André Ferréol en boulangère nymphomane, la charmante Julie-Anne Roth, en fille de Mme Édouard, Fabienne Chaudat en femme acariâtre et Michel Blanc – qui semble ici retrouver un plaisir d’acteur – est épatant. On a plaisir à retrouver Jean-Yves Thual, perdu de vue depuis “Le nain rouge”, même si son personnage s’appelle le « Pin’s », ce qui pour un acteur nain n’est pas très subtil, en ludion amusé il est formidable. On devrait le retrouver dans un documentaire, consacré aux nains du cinéma, de Christophe Bier, très prochainement ! C’est aussi l’occasion de retrouver plusieurs comédiens belges, Bouli Lanners (1) en cuistot expérimental, Philippe Grand’Henry, en patron de la “Mort subite”, Suzy Falk en vieille folle, François Aubineau, en curé excentrique, etc… un sacré vivier de bons comédiens. La Belgique est un cadre idéal pour cet univers populaire à la limite du fantastique – il y a un hommage au peintre René Magritte -. Reste un problème de rythme et de construction, malgré l’aide de Jean-Pierre Jeunet comme conseiller technique, le film ne trouve pas son rythme et s’éssouffle assez rapidement. L’aspect polar n’intéressant visiblement que peu la réalisatrise, elle s’attarde cependant sur les personnages que l’on devine blessés, mais il manque un brio dans les dialogues. Un rendez-vous manqué, mais prometteur pour un univers atypique…

Bouli Lanners

(1) Pour info un article du Monde, consacré à Bouli Lanners, cinéaste :

Profil – Un réalisateur venu de la télévision par Thomas Sotinel
LE MONDE | 10.05.05 | 14h07 • Mis à jour le 10.05.05 | 14h07

En Belgique, Bouli Lanners est devenu célèbre par la voie rapide : la télévision. Créateur, sur Canal+ Belgique de la série “Les Snuls”, il en a tiré une réputation de garçon drôle, qu’il met à mal avec Ultranova. Dans son premier long métrage en tant que réalisateur, l’humour n’est qu’un des ingrédients. Le réalisateur néophyte s’est dit : “Ce premier film sera peut-être aussi mon dernier” , et y a mis ce qu’il voulait y mettre, une bonne part de nostalgie inquiète. A en croire les premiers résultats (le film est déjà sorti en Belgique), les familiers de Bouli Lanners sont finalement plus séduits que déconcertés.

Certains avaient peut-être vu les courts métrages du réalisateur, Travellinckx, qui raconte “la traversée de la Belgique par un hypocondriaque le jour de l’évasion de Marc Dutroux” , ou Una, “le récit d’un reportage en immersion par un journaliste qui s’aperçoit au bout du compte que son magnétophone n’a pas marché” . Comme raison d’être à ces films, Bouli Lanners avance qu’il lui fallait fournir en matière première le festival du film brut qu’il avait cofondé, festival rebaptisé “de Kanne” , du nom d’une petite commune belge à la commode homonymie, port de destination de la péniche à bord de laquelle sont projetés les films.

Barbu, souriant, Bouli Lanners mérite encore son sobriquet. Il fut baptisé il y a quarante ans, à l’est de la Belgique où il est né “dans la minorité francophone de la minorité germanophone belge, c’est-à-dire la plus petite minorité linguistique du pays” . Privé de cinéma, qu’il consommait à dose homéopathique et en allemand à Aix-la-Chapelle, il s’est toujours rêvé, et se rêve encore, peintre. Cette envie l’a emporté dans une fuite vers l’Ouest, qui l’a mené jusqu’à Liège. “A chaque fois, je croyais recommencer une nouvelle vie et reprendre mon vrai prénom. Mais le pays est si petit. Au bout de quinze jours, quelqu’un me criait de l’autre côté de la rue “Salut Bouli !” et c’était reparti.”

S’ensuivent de multiples aventures à la télévision comme accessoiriste ou comédien, puis l’épisode “Snuls”, qui lui a permis de constituer une famille, dont nombre de membres l’ont accompagné dans l’épisode Ultranova.

A venir maintenant, son “prochain dernier film” , inspiré d’un épisode de son existence : “A Liège, où je vis, il y a beaucoup de toxicomanie, et du coup, de la petite délinquance. J’ai été cambriolé plusieurs fois, encore il y a quinze jours. Et une fois, je suis rentré à temps pour rencontrer mes cambrioleurs. C’est un film sur les relations qui se sont installées.”

Il ne faut jurer de rien !

 

Quoi qu’un peu pépère, il y a  ici la volonté de faire un spectacle de qualité. Alfred de Musset, ne sert ici que de prétexte, pour mieux s’en débarrasser, il s’agit d’en faire une comédie populaire parodique. Il vaut mieux ne pas avoir en mémoire la maestria d’un Jean-Paul Rappeneau dans “Les mariés de l’an II” par exemple. Le résultat du réalisateur Éric Civanyan – auteur du laborieux “Tout baigne” – est assez honorable. Mais j’ai bizarrement entendu plus de rires dans “Les âmes grises”, qu’ici – il y avait une bande d’adolescents ricaneurs, devoirs d’école obligent ? -. Le trio Gérard Jugnot-Mélanie Doutey-Jean Dujardin, s’en donne à cœur joie, dans cette cavalcade de quiproquos. Jugnot rusé et matois, Mélanie Doutey dans le charme, et le bondissant Dujardin anime ce film avec brio, même si on peut déplorer une mise en scène peu inventive, malgré des moyens conséquents.

Mélanie Doutey, Jean Dujardin & Gérard Jugnot

A l’instar des films de Gérard Jugnot, comme réalisateur, il y a un soin particulier sur les seconds rôles de Michèle Garcia en mère maquerelle  – qui sévit sur une publicité bancaire en ce moment “ni fly boat, ni même les fleurs”, Henri Garcin – que l’on est ravi de voir plus souvent en ce moment, en Talleyrand idéal et cynique, Hubert Saint-Macary en contremaître souffre-douleur, Arno Chevrier en truand indélicat, Philippe Magnan en intendant désabusé, Jean-Luc Porraz en Haussmann suffisant, Marie-France Santon – un tempérament – en baronne outrée, Lorella Cravotta en domestique complice, Patrick Haudecoeur en curé obsédé, Jacques Herlin en Lafayette liquide, Jacky Nercessian en apache inquiétant, etc… Au final c’est un bon divertissement, si l’on ne se formalise pas de la tendance “digest”.

LES AMES GRISES

Difficile ici de ne pas penser à l’inévitable cliché de la froideur des films de chefs opérateurs. Dans cette étude de mœurs, tiré du roman de Philippe Claudel – droits achetés d’après les épreuves, avant publication -, Yves Angelo livre un glacis dans l’ensemble du film. Curieusement, peut-être par l’artifice des images numériques, on ne sent pas la froideur de la température chez les personnages ce qui est assez gênant. L’atmosphère inquiète et le désordre de l’après seconde guerre mondiale finit cependant par être probante. Tout est ici « plombé » mais Yves Angelo est à l’aise pour se livrer à une critique acerbe des notables, la difficulté de retrouver une société après le traumatisme de la première guerre mondiale, à l’image de cet instituteur devenant fou devant des enfants, ou les soldats joués par Cyrille Thouvenin et Marius Colucci, qui ne maîtrise plus leurs instincts et se vengent sur les premiers venus. Il faut ici faire l’éloge de la performance magistrale de Jean-Pierre Marielle. Bertrand Blier lui faisait dire dans “Les acteurs” (1999), qu’il était arrivé à une sorte de justice, il faut voir ce que le comédien arrive à faire avec ce personnage terne et austère du procureur Destignat , fort antipathique qui retrouve un sursaut d’humanité en rencontrant Lysia – Marina Hands -, jeune institutrice inquiète pour son jeune mari parti au front et qui loge chez lui. On suit son personnage qui se dévoilera finalement que très peu avec intérêt, et voir sa morgue envers le juge Mierck – Jacques Villeret, dans son dernier rôle, en fonctionnaire en représentation permanente -.

Jean-Pierre Marielle

Marielle ici semble au sommet de son art, maîtrisant le silence, l’effleurement ambigu d’une jeune enfant, la guerre ne faisant qu’exacerber les sentiments. Le réalisateur sait montrer l’immédiateté de la guerre – belle scène entre Destinat et Lysia, en haut d’une colline dominant la tourmente. L’évocation du climat de la guerre sans la montrer est la performance du film. Quelques excellent comédiens viennent accompagner la performance de Marielle, de Marina Hands – digne fille de sa mère Ludmila Mikaël, et révélée dans “Sur le bout des doigts” d’Angelo également -, jeune femme perdue dans la tourmente, Denis Podalydès en policier mutique tentant de survivre, Michel Vuillermoz en maire exaspéré par les bassesses de son petit monde, Serge Riaboukine en bistrot résigné, Franck Manzoni en colonel caricatural, Henri Courseaux en médecin de campagne, Alain Frérot excellent en curé qui se révèle homme dessous la défroque, Jean-Michel Lahmi en inculpé blessé, pour ne citer que les plus repérables, à noter que le dossier de presse consultable sur le web n’offre que très peu de noms, je n’ai pu que très incomplètement compléter la fiche IMDB, qui fête ce jour ces quinze ans. Au final même si on déplore une absence de lyrisme, le film habité par Jean-Pierre Marielle laisse une impression plutôt positive. On peut regretter que tous les metteurs en scène n’aient pas su utiliser comme ici toute la palette du talent de Jacques Villeret, on finit à le voir par oublier, les règlements de comptes absolument sordides et indignes de son entourage dans les médias après sa mort, ne pensant qu’à utiliser à mauvais escient son actualité tragique.

A VOT’ BON COEUR

La trop rare Catherine Lachens en prostituée scande son dialogue de manière musicale, face à sa fille qui lui répond en chantant… Un “robin des bois” mutique donne de l’argent à des pauvres, et un réalisateur cherche un financement pour continuer son film “La guêpe”, sur un boulanger drogué et fatigué. Le metteur en scène c’est Paul Vecchiali, qui voit son vingtième refus de la commission de l’avance sur recettes. Suite à une réflexion de sa femme, il décide de dezinguer ses 9 membres. “À vot’ bon coeur” est un film comme il le qualifie lui-même “sauvage”. Après avoir lu un de ses articles dans libération, évoqué ici même il y a peu, on pouvait craindre de la rancoeur mais il en est rien au contraire. Vecchiali avec l’aide de sa fidèle troupe, déconstruit son film tourné en 2003 et présenté à Cannes l’an dernier, à la Quinzaine des réalisateurs. Avec peu de moyens, il laisse Noël Simsolo analyser sans complaisance l’une de ses scènes de film. Il se livre à une pamphlet sur l’état actuel du financement du cinéma, qui est juste – Jean-Claude Guiguet, inspiré par lui n’a pas pu monter son dernier film, Jacques Doillon a du mal à tourner… -. Cet électron libre déplore qu’un certain artisanat ne peut perdurer désormais, à cause de la frilosité des télévisions et de la commission de l’avance sur recette – béquille nécessaire aux films d’auteurs typiquement française -. Cet auteur aussi inventif qui a aidé Jean-Claude Biette, Guiguet, Simsolo, Marie-Claude Treilhou – ici en membre de la commission sur recette -, Gérard Frot-Coutaz, Jacques Davila, etc…, n’a plus la possibilité de tourner, comme il le souhaite.

Françoise Lebrun & Paul Vecchiali

La narration vole ici en éclat, il y a une série de chansons – à la manière des films des années 30 français nourricier pour cet auteur – et un bel hommage à Jacques Demy – “Le prince de naguère/n’habite plus rue Daguerre” chante Françoise Lebrun. Le film est très plaisant, nostalgique mais vivant. On retrouve avec bonheur, Hélène Surgère en concierge amoureuse des chapeaux, Béatrice Bruno – inchangée depuis 20 ans – en suiveuse du voleur, flanquée de son grand-père triste – El Kébir -, Jacqueline Danno en femme triste, Jean-Christophe Bouvet, Jacques Le Glou – producteur du film – et le revenant Michel Delahaye ricanant, en membres de la commission dans une scène cinglante, etc…. Par amitié il y a plein d’habitués de Nicolas Silberg et Patrick Raynal en journalistes ou Fabienne Babe en amoureuse… Une distribution remarquable, dont il faut saluer la venue d’Elsa Lepoivre. Paul Vecchiali titube à la fin du film comme Belmondo dans “À bout de souffle”, mais Françoise Lebrun livre un monologue – “La maman et la putain” revient à notre mémoire – poignant et plein d’espoir. Un certain cinéma peut mourir, mais une caméra légère peut faire que l’on peut continuer une oeuvre. Salutaire et ludique, ce film est un beau pied de nez à la médiocrité actuelle.

VIVE LA VIE

La bande annonce et les teasers, laissait entrevoir une pochade racoleuse et assez lourde à l’image du couple Didier Bourdon-Armelle Deutsch, restés collés après le coït, idée piquée au couple Sami Frey-Carole Laure dans “Sweet Movie” de Dusan Makavejev, en 1974. Mauvais service rendu à ce film plus sensible, du réalisateur Yves Fajnberg, car cette comédie neurasthénique a des qualités. Richard, patron d’une prospère société de vidéo, divorce sans fracas de sa femme – la très belle Natacha Lindinger -. Sa conception de la vie vole en éclat quand il apprend d’une femme qui insiste beaucoup sur son nom – Isabelle Petit-Jacques, très juste -, qu’il a un Q.I. proche de celui de l’huître comme disait Jean Yanne. Cette information est révélatrice des manques de sa vie, il finit par s’humaniser en rencontrant Maud, un mannequin dépressive – Alexandra Lamy, décidément très bien dans les premiers rôles -, Colombe, une jeune femme en attente d’une greffe de cœur – Armelle Deutsch attachante -. Il finit par se rapprocher de ses deux amis d’enfance Rachid, un clown triste mais d’une drôlerie incroyable, se laissant porté par les événements – Zinedine Soualem, au jeu toujours subtil – et un chirurgien brillant – Frédéric van den Driessche, amoureux transi de la jolie Colombe -.

Zinedine Soualem & Armelle Deutsch

On retrouve également Didier Flamand, étonnant en psychiatre, loin des clichés habituels, Lise Larnicol en secrétaire indécise et la trop rare Sophie-Charlotte Husson, en sœur de Maud, Didier Bourdon, bon comédien donne une épaisseur à son personnage, autoritaire et névrosé. Cette comédie douce amère est à réévaluer, même si elle connaît par moment une baisse de régime et est un peu maladroite et convenue, mérite que l’on s’y attarde. La grande force de ce film, est la présence de Zinedine Soualem. Le réalisateur qui le connaît depuis plusieurs années, a utilisé ses facultés expérimentées dans le théâtre de rue et auprès des enfants malades dans les hôpitaux. Il faut le voir dans la scène cultissime inspirée du court d’Yves Fajnberg “Harakiri”, où travesti en samouraï il se livre à une étonnante prestation, parodie amusante des films de Kurosawa. Soulignons l’extraordinaire efficacité dans l’humour de ce comédien, et qui amène encore une fois une humanité prodigieuse. Il n’a pas fini de nous surprendre et le film lui doit beaucoup.

BALLES A BLANC

Revolver” : Légitimé par Luc Besson, Guy Ritchie – pas un yes man pour une fois pour Europa Corp -, sort son film, projet très personnel semble t’il… Il a du talent, “Arnaques, Crimes et Botanique”,”Snach”, sur le mode de l’esbroufe- mais sort d’un bide abyssal “À la dérive” avec sa femme Madonna, qui est un remake d’un film de Lina Wertüller. Difficile de trouver une cohérence, dans cette suite d’effets formalistes. Pour preuve, les citations fumeuses sont répétées à l’envie. Les fameuses scènes schizophréniques de dans l’ascenseur, rappelle furieusement le “Exit” d’Olivier Mégaton (2000), produit par… Luc Besson. Ce salmigondis reprend les idées de Quentin Tarantino – les mangas, les intertitres, “Mister Green”, comme dans “Reservoir dogs” : citation ? Le tout est noyé dans une bande-son efficace et il reprend l’idée de récupérer un acteur perdu de vue – ici Ray Liotta, des “Affranchis” au …”Muppets dans l’espace” il est d’ailleurs ici assez culotté -. Le film narre une histoire de manipulation entre escrocs louchant l’œuvre de David Mamet, sans son brio. Dernier maniérisme final, il n’y a pas de générique, juste un fond noir sur une musique d’Erik Satie – las, Jean Cocteau l’avait déjà fait avec son “Testament d’Orphée -. On peut être intrigué par Jason Statham qui sort de son registre monolithique habituel mais semble avoir trop préparé son nouveau look devant une glace. André “3000” Benjamin – plus calme que dans “Be Cool”, hélas – et Vincent Pastore – “Les Soprano” – forment un couple inattendu mais efficace. Les autres personnages sont assez creux, plus des présences que des rôles, à l’image de Francesca Annis – ex “Lady Macbeth” chez Polanski -, qui n’a juste qu’à faire preuve de raideur. Ritchie s’amuse avec les clichés – le jeu, la nièce -, mais il manque une tension, et une empathie avec ses personnages. Reste une ambiance et deux-trois scènes d’actions, c’est peu. Novateur non, racoleur oui. Le film semble avoir ses fans. Ce n’est pas ça qui va nous réconcilier avec le label “Europacorp”, souhaitons au moins que le sieur Besson n’ai pas encore une responsabilité dans ce naufrage.

GABRIELLE

Ah, la France, pays des fromages et des étiquettes. Le cinéma de Patrice Chéreau, continue à diviser même chez ses pairs. Il reste dans l’esprit de beaucoup un grand metteur en scène de théâtre, alors qu’il ne cesse de surprendre par sa maîtrise ces dernières années. Peut-on trouver beaucoup de metteurs en scène, qui comme lui fouillent ainsi aussi justement l’âme humaine. Porté par l’interprétation magistrale du couple Pascal Gréggory – Isabelle Huppert, le réalisateur est habile à dresser un tableau sans concession du petit jeu des conventions, d’une représentation permanente pour palier aux manques et aux troubles des Hervey. Adapté d’une nouvelle de Joseph Conrad, le film narre la suffisance du personnage de Jean Hervey, maître absolu de l’art du paraître, son hôtel particulier semble pour lui une forteresse. Son couple organise des réceptions fastueuses, salons prisés par beaucoup de notables. sa préoccupation est de composer un personnage digne de son rang, sa femme, Gabrielle n’étant qu’un atout de plus, elle est belle et brillante. Mais cette dernière fuit le domicile pour retrouver son amant, grand rival de son mari avec lequel il se livre à des joutes verbales, mais cette dernière se ravise au dernier moment…

 

Isabelle Huppert

Loin d’être un maniériste Chéreau joue avec les codes, d’une voix off envahissante, des ralentis ou du noir et blanc, pour installer un climat précis, sans fioritures. La lumière joue un rôle prépondérant, les personnages pouvant chercher un secours dans l’obscurité. Le subtil jeu des lumières est servi par la très belle photo d’Éric Gautier. Le petit monde ancillaire est aussi brillamment décrit, voyant sans voir, de même que le petit monde des invités, vachards et suffisant, ne formant finalement qu’un petit groupe de spectateurs, pour une représentation théâtrale pour ce couple. L’austérité apparente des personnages vole en éclats, laissant paraître des meurtrissures singulières. Dans un cadre feutré, une passion exacerbée, que rien ne pouvait laisser deviner, éclate. La description de la cruauté du petit monde des faux-semblants est impitoyable, et les sentiments occultés finissent par remonter à la surface, aussi rapidement, malgré les années de dissimulations construites dans un artifice permanent.

 

Pascal Gréggory

L’illusion que l’on puisse connaître parfaitement une personne même proche est magnifiquement décrite. Après 10 ans de vie commune, le couple fait voler en éclats les postures, les distances, et les petites médiocrités pour enfin afficher des sentiments et une humanité blessée. Après sa performance dans le “Raja” de Jacques Doillon, Pascal Gréggory confirme son immense talent, sa force affichée cachant une grande vulnérabilité. Son personnage boursouflé de suffisance tombant dans une mélancolie terrible est d’une justesse constante. Isabelle Huppert, dans un jeu moins distant que dans ces dernières années est éblouissante, entre calcul et lâcheté. Le reste de la distribution est particulièrement brillante de Thierry Hancisse, massif et en ébriété constante, cachant quelques faiblesses, Chantal Neuwirth, en bourgeoise narquoise et observatrice, Claudia Coli est une émouvante petite bonne, confidente et réservée, Thierry Fortineau est surprenant en bourgeois installé…Loin d’être aussi stylisé que l’on dit, le film ironique se révèle charnel, et est indéniablement l’un des grandes œuvres de cette année…