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CARD PLAYER

Un collègue me prête le dernier Dario Argento, sorti directement en DVD, “Card Player” – ce qui n’est pas bon signe -. A la mou qu’il me fait, je m’attends au pire, en plus de lire dans l’incontournable hors-série de Mad Movies consacré à “L’âge d’or du cinéma italien”, la réflexion de Pascal Laugier : “… Le dernier opus de Dario Argento ressemble à un téléfilm berlinois : lumière verte-vomi qui ferait passer n’importe quel épisode de Navarro pour du Barry Lyndon, suspens inexistant, découpage plan-plan exécuté (c’est le mot entièrement au 50 mm, focale unique, circulez, y’a rien a voir !…”. Le DVD propose une VO anglaise et un making-off anémique. Qu’est-il arrivé au maître ? est-ce la reconnaissance ?, qu’il mérite tout de même – A lire le livre de Jean-Baptiste Thoret “Dario Argento, le magicien de la peur” – un cynisme redoutable, vivre sur son acquis par un dernier bâclage. Ses derniers films présentent parfois des fulgurances – “Le sang des innocents” – et son film “Le syndrome de Stendhal” me semble un film à reconsidérer. Mais ici, le niveau est encore plus bas que dans “Le fantôme de l’Opéra”, c’est dire l’étendue du désastre. Tout ici est plat, l’histoire de départ assez improbable, un serial-killer joueur de poker virtuel, jouant la vie de ses victimes avec la police, assez sadique pour laisser les meurtres hors champ, ne flattant même pas nos vils instincts…

Stefania Rocca

Comme d’habitude, l’interprétation n’est pas le fort des films d’Argento, si je sauve personnellement Stefania Rocca, étonnante déjà en victime du web dans le film italien “Viol@”, mélange d’inquiétude et de grâce, avec un côté assez caméléon. Elle donne un peu d’humanité à se rôle de fliquette dévouée à son travail, composant avec un lourd vécu. Le reste de la distribution est assez banal, mais on s’amuse à reconnaître Adalberto Maria Merli en chef de la police – il était Minos dans “Peur sur la ville” (Henri Verneuil, 1975) -, mais on compatit avec l’Irlandais Liam Cunningham, en policier en exil à Rome, noyant ses démons dans l’alcool. Le scénario est assez ridicule, on n’échappe pas au cliché du médecin légiste original – sorte de Danny de Vito, chantant et faisant des claquettes !”. Les lieux sont ici impersonnels, et Argento s’auto cite à outrance – Le pollen faisant penser aux insectes de “Phenoména”. Il semble même qu’il ait pillé le réalisme des cadavres au film de Frédéric Schoendoerffer dans “Scènes de crimes”, la subtilité en moins. Un achat à éviter, le film est à voir, seulement si l’on est un fan absolu du maître, et encore uniquement pour se poser des questions, sur comment peut-on tomber si bas. On peut lui concéder cependant une volonté de renouvellement. Attendez donc la diffusion TV. Le film ressemble à l’oeuvre d’un tâcheron, copiant maladroitement les films précédents d’Argento, rajoutant ordinateurs et portables pour faire moderne.

LE COIN DU NANAR : LE PONT DU ROI SAINT-LOUIS

Coup de chapeau à Mary McGuckian pour “Le pont du roi Saint-Louis”, rater un film de la sorte, avec un grand sujet – le roman de Thornton Wilder – et une telle distribution, ça tient du grand art. Dieu, dans une réplique redondante de la voix off, s’amuse avec les humains comme un enfant arrachant les pattes d’une mouche – something like that -, on regarde donc sans empathie les intervenants de ce film choral chloroformé. Du petit jeu – très subjectif – de qui l’on doit sauver dans une grande distribution, on peut retenir F. Murray Abraham – car il en fait des tonnes, c’est assez jubilatoire et ça trompe un peu notre ennui -, Kathy Bates d’une bouffonnerie pathétique et le jeu très “underplaying” de Harvey Keitel et Geraldine Chaplin.

Kathy Bates & Harvey Keitel

L’académisme est ici roi, la caméra ne se fait jamais oublier, la crédibilité est assez limite. Le gros “miscasting” du film n’est pas comme l’on dit Samuel Le Bihan – ni pire, ni meilleur que le reste de la distribution -, mais la mignonne mais peu charismatique Pilar Lopez de Ayala peu crédible dans le rôle de la Périchole. Dominique Pinon fait ce qu’il peut en bouffon, Robert de Niro est assez peu crédible en grand Inquisiteur, John Lynch est ectoplasmique, Emilie Dequenne ne fait que passer et Gabriel Byrne est décidément en petite forme ces derniers temps. La critique du clergé ou de la noblesse est assez vaine, même si certaines scènes éveillent un peu l’intérêt – La scène de l’humiliation de la marquise par La Périchole -, la détresse des jumeaux Manuel et Esteban touche un peu. Mais la joliesse de l’image ne sauve pas le film. Répondre aux grandes questions par un vide abyssal – avec ou sans pont – c’est assez vertigineux finalement.

TRAVAUX, ON SAIT QUAND CA COMMENCE…

L’affiche belge de Travaux…

L’œuvre de réalisatrice de Brigitte Roüan est attachante, de l’amusant court-métrage”Grosse” (1985) où une comédienne enceinte – elle est éconduite par Maurice Pialat – cherche du travail, d’ “Outremer” (1989), itinéraire nostalgique de trois sœurs, de “Post coïtum, animal triste” (1997),  récit d’une femme amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, et “Sa mère, la pute” (2001) sur Arte, portrait d’une vengeance de femme, il y a une gravité, une cohérence, et elle mérite plus que de figurer dans des petits rôles de femmes “fofolles,” ces derniers temps. Même s’il y a un petit problème de rythme parfois, me semble-t’il, Brigitte Roüan réussit parfaitement à mélanger des scènes oniriques – les plaidoiries de Carole Bouquet – et un certain réalisme social – les sans-papier et le petit monde des ouvriers colombiens -. J’entends ici ou là, parler de démagogie à propos de ce film, gageons que si ce même film était une réalisation anglaise tout le monde s’enthousiasmerait sans réserves.

Carole Bouquet

Venue avec Jean-Pierre Castaldi, présenter ce film avec enthousiasme, Brigitte Roüan montrait chaleur et conviction. Elle insistait sur l’importance des décors de Guy-Claude François – La seconde star du film, construit dans un entrepôt, selon le producteur Humbert Balsan, qui s’est donné la mort depuis et qui apparaît ici en banquier – . On se réconcilie ici avec Jean-Pierre Castaldi, qui était sur scène comme un lion dans une cage, et on finit même par oublier son image très dégradée de “premièrecompagnisé”, son personnage jouant de son statut d’amant encombrant de la belle Chantal. Le film doit beaucoup à sa distribution hétérogène, – elle avait déjà dirigé un inattendu Pierre Doris, en grand-père dans “Outremer” – dominée la belle énergie de Carole Bouquet, montrant ici, après “Nordeste”, l’étendue de son registre. Aldo Maccione – perdu de vue depuis le peu mémorable “La femme de chambre du Titanic” – est hilarant, en entrepreneur caractériel, c’est une figure poétique selon la réalisatrice, l’acteur avait tendance à faire comme son personnage, sortant du film, se faisant prier, avant de revenir rattrapé par Carole Bouquet. Les interprètes jouant les ouvriers colombiens sont tous formidables, avec une belle humanité, on se réjouit de revoir Françoise Brion, en mère fantasque de Chantal,  Gisèle Casadesus en voisine complice, Marcial Di Fonzo Bo en architecte colombien maladroit mais enthousiaste, Bernard Menez en commissaire décalé, Éric Laugérias en directeur de centre commercial conciliant, l’excellent Sotigui Kouyaté et son incroyable présence en sans-papier, Jean-Paul Bonnaire en consommateur de bistrot nonchalant, Philippe Ambrosini en inspecteur speedé, Rona Hartner en locataire volubile . N’oublions pas l’impeccable Didier Flamand en ancien mari de Chantal, toujours présent dans les mauvais moments, et la surprise finale du film. Au final, c’est un film très chaleureux, dont le souvenir perdure après sa vision, un film qui réchauffe l’âme, ce qui n’est pas si fréquent.

Aldo Maccione & Carole Bouquet

Article : Libération : Mes dates clés par Brigitte Roüan

“Juin 1947. Mon père se noie. Je suis posthume, mon biberon sous le bras. Eclipse du soleil, les brumes matinales auront toujours du mal à se dissiper.

Novembre 1954. Ma mère meurt de mélancolie. Je vis à Toulon, petite fille dans le noir, le deuil. On m’envoie en Algérie, chez mes oncles et tantes. Une grande maison blanche, pleine de lumière, de cris et de rires d’enfants. La joie, la beauté, les parfums, la chaleur des femmes algériennes, et les couleurs sur fond blanc. L’Algérie, qui entre en guerre, est désormais ma mère fantasmée, ma résilience.

1960. Ça chauffe en Algérie. On me réexpédie en France, pensionnaire chez les Dames de Sion, rue Notre-Dame-des-Champs à Paris. Jupes plissées, mines contrites, pupille de la nation, le noir revient. Silence et chahut, adolescente je m’ennuie. J’ai honte d’être roturière, orpheline, boursière fauchée. Je m’invente une vie où je serais riche et fameuse. Les seules dames en couleur sont les putes de la rue Quentin-Bauchart, qui me donnent des bonbons. Je ne sais pas trop ce qu’elles font là tous les lundis matin.

1966. Hypokhâgne au lycée Camille-Sée, autre caserne. Dernière de la classe : sacrée claque et des complexes pour la vie. Il ne m’en reste qu’un poème de Valéry : «O combles d’or, ô mille tuiles toits…»

Mai 1968. Je découvre la liberté. Avec quelques copines à Saint-Eustache pour un concert de musique sacrée, on décide d’aller rue Gay-Lussac. Sur les robes de soirée et les escarpins, on enfile des pulls, des jeans. On part faire la révolution sur les barricades. Quand les CRS ont chargé, je n’ai pas couru assez vite, mais lorsqu’ils voient les escarpins, la belle robe, ils me relâchent sur-le-champ. Mai 68, c’est la naissance de tous les sens et je ne veux qu’une chose : ne plus être vierge. Comme la révolution est très érotique, ça n’a pas traîné. Je rencontre mon premier ouvrier, de chez Renault : pour moi, c’est Mick Jagger.

1972. Thérèse est triste parce qu’elle rit quand on la b…, pièce de Coluche, que je joue au grand dam de ma famille. Je n’avais pas conscience que je pouvais faire rire, c’est venu petit à petit. Je joue une petite fille qui fait pipi au cinéma, submergée d’émotions. Il fallait que tout soit chronométré au millimètre. Quand ça ne marchait pas, Coluche était furieux. Il m’a appris le tempo. Je voulais être danseuse, mais j’avais une jambe plus courte que l’autre. Alors… va pour le théâtre. Mais du théâtre de rue pour changer le monde. Je me suis rendu compte que c’était le contraire : faire du théâtre pour être aimée.

1976. Les Amoureux de Goldoni, à la Gaîté-Montparnasse, avec Patrick Chesnais, mis en scène par Caroline Huppert. C’était hilarant : on a fait un tabac. Je me shoote à l’amour : les troupes, les metteurs en scène, les grands théâtres.

1977. Je joue Ophélie dans la Cour d’honneur d’Avignon, dans le Hamlet de Benno Besson. Un battement de cil et 2 000 personnes qui rient : un orgasme géant.

Juillet 1983. Naissance de mon fils, Félix. Enceinte, je venais de commencer Grosse, mon court métrage, où je joue face à Maurice Pialat, et je l’ai fini après la naissance. Félix est le seul acteur au monde qui, dans un même film, est à la fois dedans et dehors : il est dans mon ventre de comédienne et figurant bébé.

1987. Repérages pour Outremer, mon premier long. Je retrouve en Algérie les sensations de mon enfance. Je vais voir cette grande maison où j’ai vécu, la ferme des quatre chemins. Les arbres ont été coupés, c’est devenu moche, ça ressemble à un bidonville. La pauvreté est venue. Mais les Algériens, libres, marchent le plexus vers le soleil.

Cannes 1990. Outremer à la Semaine de la critique. Un festival à bicyclette. Je faisais tout, du Palm Beach au Palais, pour répondre aux interviews. On a le prix de la Semaine, joyeuses Cannes.

Cannes 1997. Post coïtum, animal triste à Un certain regard. C’est le plus petit budget de la sélection avec Marius et Jeannette de Guédiguian, mais ce seront les deux succès cannois de l’année : le rapport qualité/prix est excellent ! Les Américains disaient : «Ce n’est pas un low budget, mais un no budget…» Humbert Balsan, mon producteur, me lance au moment de monter sur scène : «Quand on montre un film qui s’appelle Post coïtum, animal triste, on n’a pas peur !» C’était très gai.

2001. Sa mère, la pute, pour Arte. Un film dur, qui s’est fait vite et dans la joie.

10 février 2005. Humbert se pend, mon film posthume sous le bras. Je suis KO, et tout le cinéma indépendant avec moi.

Cannes 2005. Travaux, à la Quinzaine. Cannes à tâtons, j’entends à peine les rires qui sont énormes. Les gens applaudissent comme à Guignol. Je suis cannée. Heureusement, Carole est là, avec son énergie, son appétit du bonheur.”

LADY CHANCE

Ce premier film de Wayne Kramer est une belle promesse, sur l’influence revendiquée de Frank Capra (dont l’auteur joue, en faisant référence aux fameuses tirades des personnages chez Capra). Même si la magie n’opère pas toujours (l’idée d’une notion de chance qui se retourne comme une crêpe), l’écriture privilégie les rapports humains et de dépendances.

Le film est véritablement porté par l’interprétation de William H. Macy (dans un registre similaire de son personnage dans “Panic”, le reste de la distribution est à l’avenant Marie Bello en fille paumée, Alec Baldwin alternant fascination et répulsion ou Paul Sorvino en crooner en bout de course. Un cinéaste à suivre, surtout par l’approche de ses personnages et sa manière de voir l’envers du décors de Las Vegas.

Le lien du jour : Auxfilmsdutemps, le site de l’indispensable librairie parisienne, “Aux films du temps”, dont il faut recommander la chaleureuse équipe.

NE QUITTEZ PAS

Troisième volet de ce qui peut constituer une trilogie (avec les jubilatoires “Alberto Express” et “Que la lumière soit” sur la dette au son père, « Ne quittez pas » est un bijou de conte philosophique, alternant le rythme d’une “screwball comédie” américaine et une humanité rare au cinéma français, à redécouvrir en ce moment en DVD.

Sergio Castellito est prodigieux d’inventivité, dans la lignée des grands comédiens italiens, tel celui qui jouait son père dans “Alberto Express” : Nino Manfredi et dont la disparition a touché de nombreux cinéphiles.

Sergio Castellitto

TOUTE la distribution est au même niveau, d’Isabelle Gélinas mêlant dureté et drôlerie, une rayonnante Rachida Brakni dans un rôle symbole, le toujours très juste Laszlo Szabo, l’Anglaise Emily Morgan en amour de jeunesse, Chantal Neuwirth en passagère d’avion perplexe, une inattendue Lisette Malidor et l’étonnant Maurice Bernard (le producteur) excellent dans le rôle du rabbin, pour ne citer que quelques-uns uns…

Il y a également les familiers d’Arthur Joffé, Tcheky Karyo en petit frère d’Harper (son personnage dans “Que la lumière soit”, le formidable Zinedine Soualem, Dominique Pinon en clochard acerbe ou Hélène de Fougerolles.

L’une des nombreuses grandes idées de ce film est d’avoir pris Michel Serrault pour la voix du père défunt, on imagine aisément se morfondre et fulminer, tel un lion dans sa cage dans son univers « ouaté » jaloux de son fils, bien vivant lui. Il est difficile de parler de l’histoire sous peine de déflorer bon nombre de surprises, le film regorge d’espoir face aux situations désespérées et l’humour transcende une certaine dureté et une vision lucide de la vie.

On ne peut que se louer d’avoir un metteur en scène qui a un univers aussi original dans le cinéma français, l’un des rares dont on reconnaît le style dès les premiers plans, il faut guetter la sortie en DVD d « Alberto Express » et « Que la lumière soit » (qui a connu une sortie désastreuse en pleine coupe du monde de football en 1998).

Rencontré lors d’une avant-première du film Arthur Joffé, passionnant et passionné, reste serein malgré les difficultés connues dans son parcours et nous promet un nouveau film bientôt. Il semble avoir payé la carte blanche qu’il avait eu pour son premier long-métrage “Harem” avec Nastassja Kinski et Ben Kingsley, et c’est bien dommage…

LITAN

Ce film de Jean-Pierre Mocky, tourné en 1981, est une des rares tentatives réussies de faire du fantastique dans le cinéma français. Une galerie de personnages tétanisés hantent cet univers montagnard brumeux, une folie inexpliquée s’emparant des villageois (Jean-Claude Rémoleux immobile, Roger Lumont en commissaire borné, Dominique Zardi en chef des fous…).

Mocky a toujours un sens des décors hallucinants, ou du contre-emploi (Nino Ferrer en scientifique fou). Il faut saluer ce climat d’angoisse (les cercueils flottants, le carnaval des fous) accompagnant les deux fugitifs joués par Marie-José Nat et Mocky en personne. Une réussite du genre.

IMPOSTURE

On attendait depuis 1991, après le cultissime “Lune Froide”, la nouvelle réalisation de Patrick Bouchitey.  On frémit quand on voit le logo d’”Europacorp”, question d’habitude, mais ce film est à nouveau une belle surprise. Patrick Bouchitey prend un parti pris anti-naturaliste, ce qui peut déstabiliser, l’idée de base du roman de José Ángel Mañas est assez classique, pas c’est un terrain propice pour un univers original, évitant les écueils psychologiques. On est finalement assez proche du film “L’obsédé” de William Wyler (1965).

Isabelle Renauld est remarquable en épouse délaissée, et on retrouve Patrick Catalifo en écrivain dépassé par un  rôle qui ne le correspond pas, Pierre Diot en inspecteur routinier et Ariane Ascaride en amie trahie. Didier Flamand est halluciné en éditeur manipulateur, cynique et excentrique, il est vrai qu’il est toujours à l’aise dans ce type de rôle. A noter quelques apparitions de “potes”, telle celle de Jackie Berroyer en moine sentencieux.

Au final c’est un film assez angoissant, surprenant,  halluciné, même si le dernier plan surligne un peu l’ensemble.

ARTICLE LE FIGARO :

CINÉMA Il joue dans «Imposture», un suspense sur la difficulté de créer, son deuxième long métrage
Patrick Bouchitey, le voleur de mots par
Brigitte Baudin [25 mai 2005]

Patrick Bouchitey

On connaît l’humoriste qui donne la parole aux animaux avec tant de drôlerie et de dérision. On n’oublie pas l’autre facette, plus sombre, mystérieuse, souterraine, presque dérangeante de ce comédien scénariste-réalisateur. Patrick Bouchitey aime détourner les situations pour en montrer le grotesque, l’absurde. Il se plaît aussi à flirter avec le glauque sans toutefois se départir jamais de son sourire sympathique, de sa désinvolture et de son anticonformisme insolent. Lune froide, sa première réalisation, la morbide histoire de deux marginaux amoureux d’une morte, inspirée d’une nouvelle de Charles Bukowski, avait ému et choqué, en 1991, les festivaliers cannois avant de remporter le césar de la meilleure première oeuvre. Quatorze ans plus tard il est revenu sur la Croisette et a présenté, dans le cadre de la Semaine de la critique, Imposture, son deuxième long métrage qui sort aujourd’hui. C’est un suspense, une réflexion sur l’écriture et la création, d’après Je suis un écrivain frustré, le roman de José Angel Manas (Ed Métailié ).

Critique redouté, professeur de littérature à l’Université, Serge Pommier (Patrick Bouchitey) aimerait publier un livre. Mais il est en panne d’inspiration. Il ne parvient pas à écrire le premier mot. Et voilà que Jeanne (Laetitia Chardonnet), une de ses plus brillantes élèves, lui confie le manuscrit d’un roman. Il correspond à tout ce que Serge a envie de dire et qu’il ne peut formuler. Une idée folle germe alors dans son esprit : kidnapper Jeanne, s’approprier son texte et en assurer la paternité.

«Lorsque j’ai lu le bouquin de José Angel Manas, je n’ai pas tout de suite accroché, explique Patrick Bouchitey. Il me permettait de plonger dans l’univers mystérieux de la création littéraire et d’explorer le monde de l’édition. Je ne me sentais, par contre, pas concerné, de prime abord, par ce psychopathe en mal d’inspiration qui disjoncte et tue tout monde y compris la fille qu’il a enlevée. J’avais plutôt envie de montrer un homme «normal» que l’orgueil, la jalousie, poussent à commettre l’irréparable et met le doigt dans un terrible engrenage. J’aime les histoires d’amour impossibles. J’ai donc axé mon intrigue sur l’ambiguïté des relations qui naissent inévitablement entre un ravisseur et sa victime : l’amour haine, la dépendance, l’esprit de vengeance.» Après mûres réflexions, Patrick Bouchitey se lance donc dans l’aventure. Il adapte librement le livre de José Angel Manas avec Gaëlle Mace et Jackie Berroyer, son complice sur Lune froide.

«Nous avons gommé le côté serial killer du personnage originel pour le rendre plus humain, plus paradoxal, précise Patrick Bouchitey. Serge Pommier devait se montrer tout à la fois révoltant par ses actes et fragile, attachant, imprévisible. Il devait être capable de tout casser dans un moment de fureur et de gestes de tendresse, de compassion, comme sauver un oiseau blessé. Là, résidait notre plus grande difficulté. Il fallait sans cesse jouer sur les situations, les sentiments. Passer rapidement d’une émotion à l’autre sans sombrer dans le pathos.»

Patrick Bouchitey imagine, face à un Serge Pommier volubile et toujours en mouvement, une Jeanne murée dans son mutisme. «Le silence est sa force, son arme, sa façon de résister et de le piéger, renchérit-il. Elle pousse ainsi son kidnappeur dans ses retranchements. C’est une espèce de jeu du chat et de la souris. La rencontre de deux solitudes, la confrontation entre deux handicapés de l’amour qui vont se révéler l’un à l’autre. Ce n’est pas une histoire réaliste mais un conte : celui d’un arroseur arrosé.»

Patrick Bouchitey a suivi les conseils de son producteur Luc Besson en incarnant Serge Pommier. Il lui fallait par contre trouver une comédienne assez expressive et sensible pour camper Jeanne, muette la plupart du temps.

«J’ai vu beaucoup de lauréates, affirme-t-il. Aucune ne me plaisait vraiment. Elle n’avait pas assez de charisme. Ma première image de Jeanne est celle d’une jeune fille agile, fluette qui peut se glisser dans un soupirail. Il me fallait surtout quelqu’un d’intense, avec un regard exprimant des émotions sans l’appui des mots. J’ai rencontré Laetitia Chardonnet par hasard. Etudiante dans une école de commerce, elle n’avait jamais joué devant une caméra. Sa présence éclate sur l’écran.»

Dans l’univers ouaté du studio qu’il s’est installé chez lui, Patrick Bouchitey s’est déjà remis au travail. A sa passion du détournement de l’image en s’appuyant cette fois non sur les animaux mais sur les figures de l’histoire du XXe siècle, sans souci de jugement : de Gaulle, Mussolini, Churchill, Staline, Hitler, Kennedy, Pol Pot… Il prépare aussi Paroles de singe, une comédie burlesque sur «le fascisme au quotidien dans le couple»…

Dans Imposture, Serge Pommier (Patrick Bouchitey), un écrivain en panne d’inspiration, kidnappe Jeanne (Laetitia Chardonnet), une de ses plus brillantes élèves, pour s’approprier un roman qu’elle a écrit. (DR.)

Laetitia Chardonnet

Patrick Bouchitey, dont la folie anémise tout son entourage, gagne en épaisseur avec un personnage borderline, installé et amer. Laetitia Chardonnet sa victime, est remarquable, même dans ses scènes mutiques. Son regard très intense, nous aide à comprendre son jeu masochiste avec son bourreau. Les lieux sont habités et inquiétants, Bouchitey dynamite le milieu littéraire en flirtant avec le fantastique.

LES GRANDS SENTIMENTS FONT LES BONS GUEULETONS

“Les grands sentiments font les bons gueuletons” (1971, sortie française 1973). “Ce n’est sans doute pas un hasard si Jean Carmet et Michel Bouquet pensent que “Les grands sentiments…”, leur a procuré un des meilleurs rôles comiques de leur abondante filmographie, l’un des seuls en ce qui concerne Bouquet et, sur ce titre, on peut le regretter. C’était une bonne idée d’associer ainsi l’impertubable Bouquet et l’émotif Carmet, et Berny avait su tirer le meilleur profit d’une situation fort réjouissante…” (Dominique Rabourdin, “Cinéma 80” N°262, octobre 1980).

Loin d’être le “nanar” annoncé par Denis Parent, lors de sa présentation sur la chaine câblée française “Ciné Succés”. Comédie de moeurs noire et féroce, ce film laisse la part belle aux comédiens, outre Bouquet et Carmet, citons Anouk Ferjac et Micheline Luccioni, dans le rôle de leurs épouses respectives, dépassées par les événements, l’excellent Michael Lonsdale, en frère de Carmet !, amoureux transis de la belle Anicée Alvina qui se prépare à se marier avec Jean- Jacques Moreau. Jacques Dynam en cousin goguenard, Gabrielle Doulcet en tante fielleuse, Jacques Canselier, en handicapé touchant et malmené, etc…

Sans oublier Henri Guybet, il faut le voir se démener comme un beau diable dans une atmosphère de marbre (son personnage est payé pour animer le mariage), vitupérer contre les invités, et de se désoler de cette situation inédite pour lui, une belle performance…  J’avais rajouté la distribution complète sur : IMDB.

On ne retrouvera Michel Berny au cinéma (outre quelques comédies érotiques), que pour “Pourquoi pas nous?” (1981), l’un des rares rôles en vedette de Dominique Lavanant, dommage…

LEMMING

 La difficulté majeure est de parler sur ce film, sans en dévoiler le contenu, l’histoire, pour ne pas gâcher le plaisir des spectateurs – à moins de le commenter à grand renfort de “Spoilers” -. Disons qu’après le “Sitcom” de François Ozon, il faut donc se méfier définitivement des rongeurs. Après le très abouti “Harry…” on attendait très légitimement, beaucoup du film de Dominik Moll. Il est finalement très à l’aise pour distiller l’angoisse dans des scènes du quotidien, et l’utilisation de lieux, un décor idyllique, une entreprise ou une cuisine, plus d’ailleurs que dans des scènes semi-fantastiques, à l’image de l’habituel cliché de la montée d’escaliers, si l’on compare avec la maîtrise d’un Roman Polanski. 

Le scénario suffisamment riche pour que l’on puisse se perdre dans ses propres interprétations, névroses, fantasmes, rêves et réalités. On peut ainsi s’amuser sur les fausses incohérences – une télécommande de porte de garage, par exemple -. Hélas le film déçoit au final, malgré un humour corrosif.

Laurent Lucas & Charlotte Rampling

Si Laurent Lucas, reprend un rôle qu’il maîtrise parfaitement, Charlotte Gainsbourg se révèle à l’aise avec l’ambiguïté, et André Dussollier, nous sert un personnage assez retord et surprenant. Il fait preuve d’humour – sa manière de dire “Vous voulez un bonbon ?”-, passant de la sympathie à la veulerie en une fraction de secondes. Jacques Bonnaffé, nous régale à nouveau, avec un personnage décalé, ne sachant pas comment réagir pour ne pas gêner, il continue ici, une veine ludique, tant son registre est large.

Mais l’atout majeur de ce film reste la formidable performance de Charlotte Rampling. Dès sa première apparition dans l’obscurité d’une voiture, on se doute que le film va basculer. Son talent est tel, que même affublée de lunettes noires, son jeu est unique. Magistrale, séductrice, victime d’un mari odieux, manipulatrice, elle imprègne et domine durablement le film, et véhicule sur son passage un mystère et un danger permanent.

Je me souviens de son arrivée lors d’une avant-première du film “Sous le sable” de François Ozon. Le film avait eu beaucoup de difficultés lors du tournage – une partie était tournée en DV -. Je me suis retrouvé devant elle, après une sorte de mini conférence de presse dans le hall de l’UGC, fortement impressionné par son aura, son élégance et son charme. Elle était assez inquiète, mais pour ne pas focaliser l’attention sur elle, elle avait laissé le devant de la scène à François Ozon,. Cette remarquable comédienne n’a pas fini de nous impréssionner.

ARTICLE LIBÉRATION :   

ARTICLE LIBÉRATION :   Charlotte Rampling dit jouer de ses expériences pour inventer des personnages qui lui ressemblent :
«Je cherche des rôles qui vont me réveiller» – Par Philippe AZOURY – mercredi 11 mai 2005

Dans Lemming, Charlotte Rampling joue un fantôme, une morsure, une menace. Elle semble venir d’ailleurs, en même temps qu’Alice, le personnage qu’elle incarne, continue de se rattacher naturellement à la suite de ces portraits de femme dangereuse/en danger. Ceux qui lui ont toujours collé comme un gant, depuis Visconti (les Damnés), Cavani (Portier de nuit), Oshima (Max mon amour), ou depuis Sous le sable de François Ozon, le film de sa résurrection cinématographique.

Elle peut s’amuser, comme durant la conversation, de ceux qui abusent des téléphones portables dans les cafés pour couvrir leur solitude. La solitude, elle n’a jamais joué que ça. Sweet Charlotte.

Votre arrivée dans le film a quelque chose de saisissant. D’emblée, on sent une existence, un passé…

Dominik m’a envoyé un scénario incroyablement abouti. Au cinéma, on s’est habitué à ce que les choses se transforment durant le tournage. Là, tout ce que j’ai lu, on l’a filmé. Un acteur, passé un certain âge, emmène beaucoup de bagages avec lui. Avoir existé depuis un bon nombre d’années permet d’atteindre cette impression.

Au tournage, l’acteur ne connaît pas encore son personnage, là ce n’était pas le cas, avec cette merveille de scénario. Dans Lemming, Alice arrive avec une attitude totalement figée, on ne sait pas, dans le malaise qu’elle diffuse, ce qui va se passer, ce qu’elle va provoquer. Ça, c’est le personnage inventé. Il faut lui ajouter un peu d’un personnage réel. Prénom Charlotte, nom Rampling.

Vous concevez la vie imaginaire du personnage, son passé ?

On peut toujours. Je l’ai fait. Cela permet d’habiter plus aisément le personnage. Un acteur n’a plus beaucoup de temps pour se préparer. Il doit le faire lui-même un peu seul, au-delà des précisions qu’il a eues en discutant avec le metteur en scène.

Pourquoi ?

Parce que l’acte de jouer, ça se passe sur le moment. Et, à ce moment-là, on capte sa propre réflexion sur le rôle. C’est un travail inconscient.

La première scène dans laquelle vous apparaissez correspondait-elle à votre premier jour de plateau ?

(Sourire) Oui. Comme par hasard.

Les lunettes ?

C’est une idée de Dominik. Une femme qui s’est bâti un écran entre elle et le monde. Les lunettes teintées dessinent une attitude sans équivoque : «Je ne veux pas que vous me voyiez, je ne veux pas vous voir. Ce que je vois, c’est à moi. Mais ce que vous allez voir, vous n’allez pas le comprendre.» Je ne donne rien (rires). Acteur, on est tenu dans ses vêtements. Les lunettes, le tailleur, ce sont des indices. Là : raideur.

On dit que vous êtes une «beauté froide». Ici, on est passé du froid au dur…

Des amis ont vu la bande-annonce. Mon personnage leur a fait peur : «pas très accueillante». Oui, mais c’est très drôle à jouer… Je cherche des rôles qui vont me réveiller. Ce métier est une exploration, des traits du visage, de ce qu’on ressent. Il ne faut pas en avoir peur. Quand j’ai commencé, je refusais beaucoup de films, ils étaient… sympathiques. Tellement, que suis allée dans d’autres pays, en Italie surtout, pour faire autre chose. Mon attitude n’a pas changé : je suis à la recherche de quelque chose qui me corresponde. L’acteur est comme un peintre, il cherche, presque toute sa vie, il retourne sur les mêmes sentiers, il malaxe et, à travers la vie, la maturité, les blessures que l’expérience lui donne, il forge sa marque.

Une marque Rampling ?

Je sais au moins que mon envie d’un rôle nécessite certains critères, une affinité avec le personnage, sinon j’ai l’impression que je ne travaille pas, que je n’évolue pas et que je me répète. Un rôle, c’est un engagement que je prends très au sérieux. Je dois incarner à la fois ce que je suis et ce que je peux inventer.

Un rôle aide-t-il un acteur à exister, à comprendre la vie hors plateau…

Uniquement si on considère ce métier comme un investissement. A ce moment-là, ça vous nourrit, ça vous accompagne, ça vit en vous.

Le cinéma vous a-t-il appris à vous connaître ?

Oui, mais ce n’est pas à force de se voir. Ce qui est révélateur, c’est le travail que l’on fait à l’intérieur de soi. Le travail d’un acteur serait même mieux si l’acteur ne se voyait pas. Se voir, se désirer soi-même, c’est dangereux : on s’enferme dans des tics, on quitte son propre mystère pour des habitudes, des pièges…

Alice Pollock, c’est un personnage désespéré, aliéné ?

Une femme traquée par elle-même. Avec Alice, il n’y a plus de convenances sociales, plus de dialogue possible. L’aliénation, elle vit avec, elle part avec. Dominik est quelqu’un de très aigu, qui cherche une image de plus en plus épurée. J’ai travaillé Alice dans ce sens.

Vous l’incarnez comme un animal. C’est Max mon amour mais à l’envers, l’animal c’est vous…

Oui. Je suis le lemming. Tout petit, mais très déstabilisant.

Les films de François Ozon, maintenant ceux de Dominik Moll, Laurent Cantet bientôt, les photos de Juergen Teller… Vous êtes dans un moment passionnant de votre carrière…

Ça vient après un travail sur moi. La vie des acteurs ce sont des cycles. Un acteur, c’est un animal. On tombe les peaux, comme un serpent. On joue avec les différents stades de la maturité. On a toujours été soi-même mais on s’ouvre différemment. Sous le sable, c’était comme un autoportrait, un documentaire sur moi.

Quelqu’un m’a vue, il y a eu rencontre. C’est arrivé, même à moi qui n’ai pas une facilité à aller vers les gens. J’attendais. Il fallait avoir une certaine patience. Des fois, on ne sait plus si on est toujours vivante.

Quand vous jouez, il vous arrive de penser à des actrices mortes ?

Non. Je pense à la situation.

Vos scènes dans Lemming tiennent quasiment du monologue…

Peut-être parce que j’ai joué Alice avec mes propres résonances. Tout m’est familier, maintenant : le plus grand désespoir, le plus grand bonheur. Je reconnais les sensations. Charlotte Gainsbourg, je la regarde et je me vois moi à son âge. C’est ça qui est beau avec le temps, c’est que ça n’existe pas. Il est diffusé différemment. On se reconnaît dans les autres. Charlotte (Gainsbourg), cette jeunesse-là, je connais bien…

Etre sur les tournages avec des bébés, se reprocher de trop tourner, s’en vouloir d’être fatiguée… Regarder ceux qui nous entourent, c’est une compagnie. C’est peut-être là qu’on prend le sens d’avoir existé.

LES POUPÉES RUSSES

Restons en compagnie de la charmante Cécile de France avec l’avant-première euphorisante – première de la tournée Province – à l’UGC Ciné Cité Bordeaux, du film de Cédric Klapisch “Les poupées russes”, qu’elle présentait avec Cédric Klapisch et Romain Duris. Dans la série des – rares – suites réussies, ce film, succédant à “L’auberge espagnole” est digne d’ y figurer, à la manière du “Parrain II”, “La fiancée de Frankenstein” ou “Nous irons tous au Paradis”. L’univers de Cédric Klapisch y est toujours aussi foisonnant, et on ne peut que louer son aptitude à se renouveler à chaque nouveau film. Il étonne par son inventivité constante, sa manière lumineuse de filmer “Paris”, “Londres” et “Saint-Petersbourg”, comme trois personnages à part entière du film. On retrouve les personnages quatre ans après, à travers le regard de Xavier – fantastique Romain Duris -, personnage central de ce film choral. Il vivote écrivant pour une bluette télévisée qui s’avère être une version ridicule de son propre parcours amoureux. Les clichés volent en éclats, Klapisch mettant un recul burlesque sur les difficultés de notre quotidien. Duris confirmait l’exigence de  Klapisch, qui avait refusé de tourner “Astérix”. C’est une scène de la vie quotidienne qui a été le catalyseur de cette suite. Un jeune marié, un peu ivre et pris de panique,  pleurait dans les toilettes d’un restaurant… On retrouve cette scène emblématique du film. C’est un grand plaisir de découvrir un film, sans en avoir aucun écho au préalable. Le film est à la hauteur de l’attente, visible ce soir là du public, qui salua par une « standing-ovation » méritée ce film jubilatoire. Le réalisateur, a 43 ans a bien évalué l’inquiétude – il disait “j’ai eu 13 ans pour réfléchir sur mes 30 ans”, l’air du temps de jeunes trentenaires inquiets devant les incertitudes de la vie. Il analyse subtilement  – en vrac – les relations amoureuses, la précarité d’un travail subi, la mondialisation, l’état de la planète laissé en héritage par les post-soixantuitards désabusés. C’est donc un premier semestre déterminant pour lui, après avoir été à l’auteur d’un très grand rôle dans « De battre son cœur s’est arrêté » de Jacques Audiard, il confirme son assurance mêlée de légèreté, il était un peu dépassé, hier soir de son nouveau statut d’idole, face à des fans empressés. Acteur fétiche et complice de Klapisch, il avait retrouvé facilement son personnage, par la force de la mise en scène, puisqu’il n’avait pas le temps de se préparer entre deux tournages. Petite anecdote, le réalisateur aimant à donner des indications de dernières minutes, Romain lui a gardé une petite rancune. Il avait une longue blague à apprendre la veille pour le ledemain, en espagnol !, pour finir sur la table de montage. Audrey Tautou, mutine, amuse par son statut d’ex, qui garde toujours une importance – vaste programme pour une situation pas toujours facile à vivre – . Elle passe de l’inquiétude à l’amusement et se retrouve perdue lorsque le père de son jeune fils le récupère le temps d’un week-end. Kevin Bishop amoureux d’une danseuse russe, effrayé des perspectives de sa nouvelle vie en Russie, et Kelly Reilly en amoureuse transie et sensible participent à la réussite du film.

Cécile de France et Romain Duris dans “Les poupées russes”.

Cécile de France retrouve son rôle – pour lequel elle avait gagné un César de la meilleure révélation, en lesbienne complice, et brûlant la vie, elle retrouve ce rôle fort de femme libre et maladroite quant il s’agit de figurer en fiancée pour faire plaisir au grand-père, un grand moment cocasse.  Le reste de la distribution est à l’avenant de Carole Franck – la prof de “L ’esquive” -, en productrice qui prend Xavier en sympathie, Pierre Gérald en grand-père attachant de Xavier en harmonie avec son grand âge, la magnifique Aïsa Maïga – « L’un reste, l’autre part – en vendeuse amusée, Bernard Haller en éditeur efficace, Olivier Saladin en bourgeois bohème amoureux de la mère de Xavier, jouée par Martine Demaret, Lucy Gordon en mannequin entre fascination et étrangeté, etc… Et il y a le fidèle Zinedine Soualem, personnifiant « Monsieur tout le monde », inspirant des situations de comédie à Xavier. Saluons ce comédien, toujours drôle et efficace quelle que soit la durée de ses rôles. C’était un bonheur pour moi de pouvoir rediscuter un peu, une troisième fois avec le modeste Cédric Klapisch et de retrouver après “La confiance règne” la charmante et souriante Cécile de France, après sa performance cannoise, elle voit cette tournée promotionnelle comme des vacances !. Nous nous reconnaissons dans ces personnages encombrés mais bien vivants, et l’on ressort de ce film avec une énergie formidable, qui parle superbement d’amour, exercice périlleux par excellence. Un grand et beau moment de cinéma !