“Animal, on est mal” chantait Gérard Manset. Notre premier ministre bien aimé souhaite que chacun rajoute “quelques gouttes de tendresse” et “quelques gouttes d’humour”, dans ce monde de brutes. Et on le sent sincère, pas du tout répétant le texte de quelques conseillers en image. On peut noter en ce moment la grande dignité de nos hommes politiques, ne partant pas en campagne pour 2007, et se cachant par pudeur derrière quelques accessoires comme des talons hauts pour Ségolène, un chapeau à la Mitterrand pour Laurent, une alliance pour Nicolas. Baissons les armes pour nous lancer dans un émouvant élan charitable et laissons de côtés nos âmes chagrines. “Animal” est donc dans ce mouvement, n’ayons pas peur des mots, l’un des plus probants films de l’histoire du cinéma de ces 170 dernières années. Roselyne Bosch auteur de scénarios inoubliables – dont “Bimboland”, une comédie proche du ton d’un Lubitsch, “Le pacte du silence”, l’un des derniers très grands rôles de Depardieu, particulièrement inspiré par la grâce de l’écriture de cette ancien grand reporter -. C’est l’entreprise d’une française qui prouve, sans aucune prétention, que l’on peut aisément rivaliser avec Hollywood, avec ce projet franco-portugo-britannique, supplantant même les grandes réussites de nos petits “frenchies” comme Pitof : “Catwoman” et Mathieu Kassovitz : “Gothika”, c’est dire ! Dans un campus quelque part en Europe, Thomas Nielsen, jeune savant suédois, vient en généticien étudier le cas d’un Vincent Iparrak, un serial killer qui a épargné la propre sœur de ce dernier danseuse étoile dans un des caprices de son cerveau reptilien. Le sieur Thomas fait une découverte sensationnelle, renvoyant les travaux d’Henri Laborit dans “Mon oncle d’’Amérique” d’Alain Resnais au niveau de la préhistoire. Nous sommes déterminés par notre ADN, dégagés de toute responsabilité – ce qui est une bonne nouvelle, mais pas pour les psychiatres, il suffit juste de quelques gouttes de sérum pour transformer un bourreau en agneau -.
You are browsing archives for
Étiquette : Film
THE CONSTANT GARDENER
On craint toujours un peu quand un grand talent comme Fernando Meirelles, ayant eu une consécration internationale avec “La cité de Dieu”, est embauché par le cinéma américain. Cette appréhension est vite dissipée, on retrouve la réalisation nerveuse avec cette adaptation du scénariste Jeffrey Caine du livre de John Carré. L’œuvre est efficace, pousse à la réflexion, pour ce “The Constant gardener” est une réussite, à noter le titre en VO “La constance du jardinier” ne devant pas être assez vendeur. Le couple Ralph Fiennes et Rachel Weisz est particulièrement convaincant, le premier dans le rôle de Justin Quayle, ambassadeur anglais, par sa retenue toute britannique, ne laissant sa peine l’envahir que dans un moment de solitude profond et la seconde en personnage énergique, Tessa Quayle avocate militante qui garde espoir dans une utopie qui ne peut que lui être fatale. Les personnages ne sont pas monolithiques, parfois pris dans leurs contradictions comme les membres du Haut commissariat britannique, dans cette sombre affaire de machination par un important lobby de laboratoires pharmaceutiques, dans une région sinistrée au Nord du Kenya.

Ralph Fiennes & Pete Postlethwaith
Le metteur en scène s’entoure de solides comédiens, dont le trop rare Hubert Koundé, en médecin utopiste, Bill Nighy composant un salaud délectable, Gerard McSorley – La révélation du film ” Omagh”, en officiel anglais cynique, le buriné Pete Postlethwaith en quête de rédemption ou Danny Huston, en amoureux transi de Tessa pour ne citer que les plus connus. Tout est ici soigné, et semble rendre justice avec justesse à l’univers de John Le Carré. Une humanité noire est montrée, trouvant le moyen de capitaliser des laissés pour compte, on assiste à une démonstration brillante des différences de mentalités, de privilégiés qui culpabilisent voulant aider des pauvres mourants des conséquences du sida et de la misère. Mais les repères manquent pour eux pour aider des gens dans une société régie par la compromission ou une autre éthique, à l’image de cette pauvre enfant abandonnée à son triste sort pour un problème de règlement. Poignant sans être misérabiliste, ce film nous renvoie à notre confort et nos contradictions, et étudie un couple antinomique dont chacun conserve ses secrets pour épargner l’autre, c’est de plus une belle histoire d’amour, violente et universelle, face à une adversité constante. Le cinéma américain particulièrement acerbe en ce moment, montre toujours sa capacité de concilier divertissement et une approche de notre monde contemporain comme ici avec ce thriller haletant.
LA FILLE DU JUGE
Les œuvres se répondent parfois par les hasards – ou les circonstances ? -de la programmation, vendredi soir c’était la diffusion sur France 3 de “Le secret” de Solveig Anspach assez anecdotique finalement sur Mazarine Pingeot et en salles “La fille du juge” d’après le récit de Clémence Boulouque, la fille du juge Gilles Boulouque “Mort d’un silence”. Deux enfances face aux affres du pouvoir dans la génération “Mitterrand”. Privilégions ici le second documentaire de William Karel –”Le monde selon Bush” – reprenant un quart de ce texte, réussit avec intelligence et pudeur à le retranscrire sur l’écran, il faut saluer Elsa Zylberstein, qui au service du texte, est la récitante avec beaucoup de justesse et de retenue. Je dois bien avouer être particulièrement sensible à son timbre de voix, mais elle me semble avoir trouvé la distance nécessaire pour éviter tout pathos. Le film commence sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York où Clémence fait ses études, ce qui la ramène aux attentats parisiens de 1985/1986. Le jeune juge Boulouque est charger de ces dossiers dans le cadre de l’interpellation du groupe Fouad Saleh. Suit un feuilleton médiatique assez mouvementé, qui se terminera par le suicide du juge à son domicile en 1990, il avait 40 ans. Ce film documentaire est assez innovant, William Karel respecte le point de vue de Clémence, alors petite fille, l’histoire est vue à travers son regard au travers du travail de son deuil une grande empathie. Le montage habile reprend les archives familiales, et les documents d’actualités de l’époque et notamment les interventions de François Mitterrand et Jacques Chirac alors en pleine cohabitation. A l’image du face à face entre ces derniers, alors candidats aux élections présidentielles de 1988, se renvoient la “patate chaude”, on sent bien que le juge ne sert que de bouc émissaire et est sacrifié sur l’autel de la “Raison d’état”. Le voile sur cette affaire n’est pas complètement levé, c’est le regard d’une famille brisée et meurtrie, sacrifiée qui ici privilégié.

Gilles & Clémence Boulouque
C’est aussi une leçon concernant le journalisme ou la satire, par exemple le juge avait été meurtri, déclare un journaliste, par un dessin de Plantu, montrait un magistrat replet capable de toutes les compromissions en raison de Gorji – ce dernier suspect avait été relâché en échange de la libération de deux otages au Liban -. Pris en otage entre la raison du pouvoir, l’abandon du système judiciare à son égard suite à une ironique accusation de viol du secret d’instruction par un des suspects, sa conscience et les menaces qui se font précise, le “petit juge” au regard myope essaie de garder sa probité. La plaisanterie d’un garçon de café plus bête que méchant, un jour de vacances, annonçant au couple Boulouque que des personnes “basanées” cherche à les rencontrer, alors qu’ils n’ont plus de garde du corps, montre la cruauté d’un quotidien qui devient infernal. On tente de comprendre l’incompréhension des gens face à cette famille, à l’exemple de la méchanceté gratuite envers “La fille du juge”. La traversée de cette adversité ne peut se terminer que d’une manière implacable. La manière dont parle Clémence de son père est très digne et très touchante, elle montre une acuité particulière pour parler de sa douleur, de sa famille protégée jour et nuit par des gardes du corps en raison des dossiers brûlants traités par son père. Elle parle de le retrouver tout en s’éloignant avec l’appréhension compréhensible de devenir un jour son aînée, car il est mort jeune. On ressent bien les difficultés de cet homme qui devait tout garder pour lui, à la manière de continuer à jouer avec ses enfants dans des films tournés en super 8 où en étant très digne dans un entretien TV, en précisant que la difficulté de vivre cette situation est plus compliquée pour ces proches. Son honneur bafoué, il finit par se suicider avec une arme de service, censée le protéger, et dont il ne savait même pas s’en servir. C’était avant Noël, la famille avait fait trop tôt l’arbre de Noël dont la présence paraissait incongrue à Clémence alors âgée de 13 ans, face à ce drame. Très présent dans l’actualité, elle est consciente que l’histoire risque oublier son père, elle définit très justement cet état de fait cruel. Sobre et poignant, ce film est une formidable réussite.
LA VÉRITÉ NUE
Atom Egoyan ayant reçu une consécration internationale avec ses films intimistes, nous a livré ces derniers temps des films ambitieux “Le voyage de Félicia”, “Ararat”, où l’on retrouvait bien sa patte, mais qui n’ont pas rencontré un large public. Avec ce film “La vérité nue”, “Where the truth lies” en V.O., on sent bien que cette œuvre de transition, adaptation d’un roman de l’Anglais Rupert Holmes « Somebody loves you » paru en 2004, et une concession transitoire dans laquelle il a dû penser pouvoir amener son univers. Sélectionné à Cannes, il en est revenu bredouille et le film laisse finalement un peu sur sa faim. Le film narre un drame survenu dans la vie de deux comiques célèbres : Lanny Morris, capable de tous les débordements – Kevin Bacon remarquable – et Vince Collins, un anglais assez impulsif, caché derrière un personnage assez flegmatique – Colin Firth, dont on sent un peu trop la composition -, sorte d’équivalents Dean/Lewis et Jerry/Martin, sauce débauche. Le projet est ambitieux, ce que l’on croit vrai ne veut pas dire que l’on possède la vérité, il y a une critique virulente du show bisness décadent– La réaction virulente de Lanny Morris dans un restaurant chinois, ne le fait pas passer pour un client odieux parce qu’il est juste célèbre. La réflexion est habile où se trouve l’humain derrière la représentation. L’idée brillante d’Egoyan est de confier le rôle d’une toute jeune journaliste arriviste mais en quête de vérité, et indirectement témoin d’un fait divers à la très jeune Alison Lohmann, plus adolescente qu’adulte, sa détermination tranche face à deux comédiens blasés et à bout de souffle qu’elle retrouve dans les années 70.
Le film fait d’habiles aller-retour, d’une soirée marathon consacrée au Téléthon, en 1959 animée par le célèbre tandem, qui sera le théâtre d’un drame, et les années 70, où la jeune journaliste profite d’un hasard pour accéder à une vérité qu’elle devine cachée, en profitant de l’opportunité d’une auto-biographie signée par Vince Collins, qui devrait lui apporter une belle somme substantielle. Curieusement cette histoire de traversée du miroir – l’ “Alice” de Lewis Carrol étant conviée dans cette histoire -, finit par engendrer un ennui poli. Certains personnages sont schématiques, la mère blessée, le valet corvéable à merci, et Atom Egoyan peine à rendre la sensualité des scènes sexuelles qui deviennent très mécaniques. Pourtant la réflexion sur la compromission des artistes avec la mafia, l’aveuglement de fan sur une vedette que l’on adule, l’impunité de certains artistes cherchant une fuite dans la vie dissolue. Reste une performance de Kevin Bacon qui a bien négocié sa nouvelle maturité ces derniers temps, et Colin Firth qui arrive à composer une sorte de Dean Martin britannique assez convaincant. Si Atom Egoyan arrive à rendre l’atmosphère de l’industrie du spectacle, il peine un peu avec l’intrigue presque policière, et la musique presque “Herrmannienne” de Mychael Danna n’arrange d’ailleurs rien. Atom Egoyan est indéniablement un grand metteur en scène, mais semble être ici en période transitoire, attendons la suite…
L’ATTENTAT
J’ai raté hélas le film de Serge Le Péron “J’ai vu tuer Ben Barka”, avec Charles Berling et Simon Abkarian, traitant de L’affaire Mehdi Ben Barka. Elle avait déjà fait l’objet d’un film en 1972, “L’attentat” une libre adaptation par Yves Boisset, pour des raisons évidentes de censures Mehdi Ben Barka, leader de l’opposition marocaine devenant Sadiel, et Georges Figon devenant François Darien, un aventurier obligé de faire la chèvre pour les “Renseignements généraux”, ce qui nous donne une performance de l’excellent Jean Bouise, en cynique chafouin. Yves Boisset me semble un talent à réhabiliter, si les cinéphiles crient au génie – à raison – pour un Riccardo Freda ou un Vittorio Cottafavi, ils l’ont très souvent dénigré, opposant les nobles causes traitées utilisées à de fins de films spectaculaires, et d’un manichéisme contre une mise en scène à l’Américaine. Ce jugement est très dur finalement, tant la critique ici d’une société corrompue est acerbe critiquant ouvertement les arcanes du pouvoir en France. Le film débute par un complot ourdi, dans la pénombre ce qui est certes un cliché, par un ministre français – Jacques François – distingué forcément mais sorte de monstre raisonné – et un espion anglo-saxon – Nigel Davenport, vu dans “Phase 4”, il y a peu. Darien – Jean-Louis Trintignant, superbe – va servir de chèvre, par l’entremise d’un avocat d’affaires véreux – Michel Bouquet, jouant dans la délectation du salaud respectable -. Darien vivant avec une bourgeoise américaine – Jean Seberg à fleur de peau -, en mal de rébellion contre l’ordre établit – il lui déclare cyniquement qu’elle “va au peuple comme la vache va au taureau”, doit attirer son ami Sadiel – Gian Maria Volonte dont on connaît le parcours politique, donnant du charisme à un personnage réinventé, et très bien doublé par Marcel Bozzuffi -, en exil en Suisse. Le but de ce complot ourdi contre ce leader progressiste, est de le neutraliser, l’idée d’une émission de télévision dans une ORTF servile, présentée par Pierre Garcin, à la botte du pouvoir – Philippe Noiret, suffisant et hautin -, n’est qu’un leurre. La nostalgie de son pays – un pays d’Afrique du Nord, jamais nommé mais c’est bien le Maroc – réussit à faire sortir Sadiel de sa réserve, d’autant plus qu’on lui promet un rôle politique contre le colonel Kassar – Michel Piccoli, très impressionnant -.
Daniel Ivernel, Marc Mazza, Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret et Michel Bouquet
Le film a tous les éléments du thriller abouti d’Ennio Morricone à la musique, d’un scénario solide de Ben Barzman – tricard black listé du temps du Maccarthysme -, et des dialogues mordants de Jorge Semprun – l’écrivain américain –Roy Scheider, énigmatique, trouvant que les femmes présentes – en fait des entraîneuses – dans un cocktail mondain ont “Le cul qui sent l’UDR”. Il y a des scènes très impressionnantes, notamment celles avec Jean-Louis Trintignant, instrument malgré lui, mais pas sans reproches, manipulable à merci par son côté aventurier opportuniste, Sadiel, qui regrette les sons de son pays, de sa manière de raconter qu’enfant pauvre il faisait le pied de grue pour qu’on le prenne dans une école réputée. Les confrontations entre deux sont superbes, de même que la rencontre entre Sadiel et le colonel Kassar – Michel Piccoli, cruel, les yeux mangés par des lunettes noires -, et la manière de ce dernier de se servir d’un couteau pour neutraliser son hôte gênant par trop d’absolu. Il ne semble ne pas y avoir aucune échappatoire, on ne retrouve qu’un peu de probité, et encore méfiante, que chez un commissaire de quartier – François Périer, dépassé par les évènements et finalement très touchant – ou un avocat de gauche – Bruno Cremer, dans la sobriété -. Les policiers ne se posent pas trop de questions, du moment qu’ils sont couverts – Georges Staquet et Pierre Santini, oubliant très vite leurs états d’âmes devant une choucroute -. Les officiels ne manquent pas à faire appel à un grand truand ex-collabo, pour organiser une entrevue – Daniel Ivernel, dans un rôle fortement antipathique-. Et l’on retrouve même, un long travelling dans une grande salle d’écoute téléphonique instrumentalisée, qui trouve un écho particulier après les polémiques encore d’actualité il y a peu. A noter, que temps d’une scène d’action, Jean-Louis Trintignant traverse un des bidonvilles de la banlieue parisienne, rarement montré au cinéma. Il faut souligner l’intérêt qu’à Yves Boisset pour les seconds rôles – j’avais complété il y a quelques temps la fiche d’IMDB, les patibulaires (mais presque, comme disait Francis Blanche), Marc Mazza, Roland Blanche, Jean Bouchaud, Jacques Richard, mais aussi Michel Beaune en officier de police inquiet, Jean-François Calvet en bourgeois pédant, André Rouyer en majordome dévoué, les cascadeurs Lionel Vitrant et Sylvain Lévignac. Et il y a Denis Manuel, un grand sous-utilisé au cinéma, en étudiant perdu entre sa volonté de survivre, et celle de défendre ces idées, d’une grande sensibilité il amène une grande humanité à son personnage. On se met à imaginer un film actuellement qui mettrait en question le pouvoir, dissimulé derrière la raison d’État, et là on devient songeur. Martin Wincker parlait sur France Inter dans l’émission d’Yvan Levaï, de son projet de série parlant de “Matignon”, vite envoyé aux orties. Le parcours d’Yves Boisset mérite qu’on le revisite. N’attendons pas qu’il cesse son activité pour le redécouvrir.
MARY
Une comédienne Mary Palesi – radieuse Juliette Binoche – tourne dans un film opportuniste d’un cinéaste Tony, qui joue également le Christ, “Ceci est mon sang”. Elle y joue une Marie-Madeleine réhabilitée d’après son évangile apocryphe, objet de controverse et retrouvé en Egypte en 1945. Ébranlée par ce rôle, elle décide de se retirer dans Jérusalem et abandonner sa carrière. Theodore Younger qui présente une émission religieuse, fait un travail pour retrouver la vérité sur le Christ. Il est fortement marqué par l’interprétation de Marie et il décide d’inviter le cinéaste sur son plateau, pour en savoir plus sur elle… C’est un grand morceau de mise en scène. On est admiratif de voir comment Abel Ferrara réussit à s’approprier des morceaux de vies, des réflexions de théologiens, des questionnements de la foi, une critique acerbe d’un metteur en scène suffisant réinterprétant les évangiles – allusion évidente et assumée de “La dernière tentation du Christ” où Mathieu Modine serait à la fois Mel Gibson et James Caveziel -. De l’incapacité de la représentation des évangiles, aux images d’actualités, il intègre tout à son univers. Il relie d’ailleurs les hommes entre eux, avec une espèce de naïveté folle, un attentat à Jérusalem semblant avoir une répercussion sur un nourrisson sous couveuse. Les hommes sont proches par leurs errances que les conflits soient intérieurs ou extérieurs. Et ça marche, il ose une allégorie sur l’amour des autres, donne des pistes et jamais de réponses sur la foi. Abel Ferrara qui cite volontiers “Je vous salue Marie” de Jean-Luc Godard, et “L’évangile selon Matthieu”, réussit à rendre cette histoire chaotique, touchante et brûlante.
Juliette Binoche
L’interprétation ici est très forte, l’admirable Forest Whitaker, joue un animateur d’émission religieuse, en prise avec ses contradictions. Il vit très mal ses indélicatesses, comme de délaisser sa femme enceinte -Heather Graham, très sensible -, pour la tromper avec une jeunesse – Marion Cotillard, marquante dans un court rôle -. Il demande même à sa productrice – Stefania Rocca, déterminée et charmeuse -, de lui donner un alibi, ce qu’elle refuse. Le film en abîme “Ceci est mon sang” recevant le même accueil que “La dernière tentation du Christ” de Martin Scorsese, Theodore entre aussi dans la tempête médiatique, mais finit par établir un lien avec le portable de Mary, qu’il a réussit à avoir, qui lui parle de foi et d’amour, et grâce à lui va connaître une rédemption. Tony, lui vire à la bouffonnerie, peste de voir une intervention par téléphone de Mary, sur ce qu’il appelle son “show”, Mathiew Modine s’amuse à ridiculiser un metteur en scène fat. Et puis il y a Juliette Binoche, touchée par la grâce dans ce film. A la voir, laisser volontiers apparaître ses larmes, dans une émission TV en pleurant à l’évocation de Denis Lavant, avouant se croire forte, alors que l’émotion n’est jamais très loin, puis rire de son rire lumineux, que les metteurs en scène n’ont que rarement utilisé, on se dit que cette femme, c’est le charme à l’état pur. Sur ce film, elle réussit à rendre la foi presque palpable – même pour un anticlérical primaire comme mézigue -, ce qui est rare à l’exception peut-être de Catherine Mouchet dans le “Thérèse” d’Alain Cavalier. Elle nous livre sa générosité, accompagne un artiste dans son oeuvre, c’est décidément une très grande comédienne. Abel Ferrara, dans sa continuité, nous livre ses démons et sa vision du monde, et c’est du très grand cinéma.
PHASE IV
Ce film de 1974, est à ranger dans les grandes réussites du cinéma de science fiction. Dans un désert d’Arizona, de simples fourmis, évoluent de manière spectaculaire. Les espèces rivales vivent désormais en communauté évoluée et elles n’ont plus de prédateurs – mantes religieuses, araignées -, qui disparaissent mystérieusement. Un savant le professeur Hubbs – Nigel Davenport, démesuré et déterminé -, accompagné d’un spécialiste du langage animal – Michael Murphy -, s’installe dans une sorte de forteresse scientifique, sous la forme d’un dôme pour étudier ce comportement inédit. Il ne reste dans les alentours, qu’un couple de vieux fermiers, leur petite-fille passionnée un ouvrier. Ils sont les derniers à partir, pendant que les deux scientifiques essaient de comprendre le phénomène, et le projet des insectes. C’est l’un des rares films comme réalisateur de Saul Bass, célèbre pour nombre de génériques de films, chez Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Otto Preminger, Martin Scorsese. Dessinateur et animateur génial il a marqué durablement les esprits, avec ces petits chefs d’œuvres de concision et de beauté. Il avait fait le storyboard de la scène de la douche dans “Psychose”, avant de s’attribuer la paternité de celle-ci, à tort selon Donald Spoto.

Nigel Davenport
Le film reprend le schéma classique du cinéma de science fiction, sans préciser la raison de cette évolution, on pense évidemment à la menace nucléaire, et l’opposition entre humains et animaux, ces derniers étant perturbés par la folie de l’homme. Le parti pris, ici est très réaliste, très convaincant, habile en utilisant intelligemment des moyens et les décors d’un Arizona, en proie aux promoteurs immobiliers. Il réussit avec ce film, à installer un climat de menace permanent. Le scénario est habile, puisque opposant l’individualisme des hommes, contre l’intérêt de la colonie qui privilégie le groupe social avant tout. Loin de jouer la carte du gore, et de la grandiloquence, le réalisateur s’attarde sur les actes, filme les fourmis comme un entomologiste. Il a l’art de créer l’intérêt en personnalisant les fourmis, montrant leur adaptation à toutes les contraintes, contre l’arrogance de l’homme qui croit en sa suprématie. En filmant des galeries, le laboratoire de fortune, des fourmilières construites comme des immeubles humains, il sait créer la tension, à travers l’univers coloré des fourmis, face à celui plus sombre des humains. Ce film compte parmi les grandes réussites du genre.
CLÉO DE 5 A 7
On peut trouver depuis le début du mois, une indispensable édition DVD du superbe “Cléo de 5 à 7”. Ainsi que du documentaire “Daguerréotypes”. Nous sommes le 21 juin 1961, à 17 heures, on découvre Florence, dite Cléo, joué par la lumineuse Corinne Marchand, qu’Agnès Varda avait découverte sur le tournage de “Lola” de Jacques Demy. Elle est une chanteuse à la mode très coquette. Elle est anxieuse à l’idée de recevoir à 19 heures, les résultats des analyses médicales de l’hôpital de la Salpetrière. Elle est face à une cartomancienne, à noter que les cartes apparaissent en couleur, la réalité étant en noir et blanc. La vision de la carte représentant le mort, une transformation lui précise son interlocutrice, va l’accabler jusqu’à l’issue finale. Assez futile et capricieuse, on traverse Paris avec elle, avec Angèle, sa femme de chambre – Dominique Davray, dans un de ses rares contre-emplois, on y reviendra dans un prochain portrait-. Elle hésite entre se morfondre chez elle, recevoir la visite éclair de son amant – José Luis de Villalonga -, répéter avec un musicien et un parolier excentriques – Michel Legrand et Serge Korber dans un grand morceau de bravoure -, retrouver son amie modèle, joué par Dorothée Blank, – que l’on retrouve dans un des boni foisonnants du DVD dans le court “Opéra-Mouffe” -. On la suit en temps réel, le film se déroulant dans cette attente en temps réel de 17h à 18h30. Elle finira par rencontrer au Parc Montsouris, Antoine, qui doit le soir même embarquer pour la guerre d’Algérie, ce qui donne un instant de grâce magnifique à ce film lumineux et ludique.
Corinne Marchand
Le côté documentaire d’un Paris de 1961, est absolument réjouissant. Agnès Varda, observe avec chaleur le petit monde parisien, de l’insolite – un avaleur de grenouilles, le bébé dans une couveuse transporté en pleine rue par deux infirmiers -, aux petits commerçants – Jean Champion, en patron de bistrot chaleureux -. Les boni, réalisés par Varda, elle-même, sont étonnants, elle retourne dans les quartiers traversés par Cléo, plus de 40 ans après, à l’instar de la suite des “Glaneurs et la glaneuse”. Elle retrouve avec joie Antoine Bourseiller, Dorothée Blanck, et l’inoubliable Corinne Marchand, qui retrouvent une immédiate connivence. Marin Karmitz et Bernard Toublanc-Michel, alors assistants réalisateurs, témoignent de l’art de la réalisatrice. La réalisatrice nous dévoile même ses secrets, d’une nouvelle collure effectuée 44 ans après, de l’anecdote sur Georges de Beauregard et sa femme, et sur les rails de travelling, lors d’une scène de l’hôpital de la Salpetrière, nous donnant avec générosité une belle leçon de cinéma. On retrouve aussi, l’intégrale – 30 secondes de plus ! – du petit film muet diffusé à l’intérieur de “Cléo”, “Les fiancés de Mac Donald” amusante pochade et hommage au cinéma muet, avec Jean-Luc Godard, Anna Karina, Eddie Constantine, Yves Robert Danièle Delorme, Jean-Claude Brialy, Alan Scott, Georges de Beauregard et Sami Frey, un document sur le projet d’adaptation du film par Madonna, le documentaire “Les Dites Cariatides”, etc…Elle offre un écrin de toute beauté à son magnifique travail d’orfèvre. Finissons par un sourire. L’inénarrable “Analyse générale des films 1962”, présentant les films sous la côte morale, des hautes instances catholiques, décrit le film de la sorte “Mais le mode de vie de cette jeune femme, le climat païen et désabusé dans lequel elle vivait jusqu’ici appellent des réserves”.
LE TIGRE ET LA NEIGE
D’abord compatissons un peu, pour ceux qui vont découvrir le film en version française. Au vue de la bande annonce, ça devrait tenir du supplice, le talent du doubleur n’est pas en cause, Roberto Benigni, à l’instar d’un Woody Allen ou d’un Jerry Lewis, étant difficilement doublable. Le film commence par une séquence onirique, hommage évident au film de Federico Fellini “La voce della luna”. Attilio di Giovanni épouse, dans un rêve, la femme de sa vie – Nicoletta Braschi, sa propre femme dans la vraie vie -.On y retrouve avec des images d’archives Marguerite Yourcenar, José Luis Borges, Eugenio Montale et Giuseppe Ungaretti. Ces images proviennent du rêve récurrent du personnage d’Attilio, il est amusant de retrouver Tom Waits – pour lequel je suis un inconditionnel -, son partenaire de “Down by Law”, en pianiste, il est décidément apprécié par le cinéma italien, puisqu’une de ses chansons ouvre “Une fois que tu es né”. Il finit par retrouver “la femme de ses rêves”, littéralement, en la personne d’une journaliste qui enquête sur Fouad, un poète irakien de passage à Rome – Jean Reno, impressionnant de subtilité, en homme lucide, dévoré par l’amertume, et décontenancé par l’énergie du désespoir de son ami Attilio -. La belle Vittoria, suit le poète Fouad, et st victime d’un attentant. Atteinte d’un œdème cérébral, ses jours sont en danger, nous sommes en 2003, en pleine guerre. Contre toute attente, Attilio, éternel étourdi, qui ne sait jamais où il a garé sa voiture, décide coûte que coûte de la sauver. Il va déployer des trésors d’ingéniosités pour accéder à un Bagdad en guerre, alors qu’il n’est jamais à l’aise avec les petits événements du quotidien. Si le Roberto Benigni surjoue de manière balourde, sur les chaînes françaises en période de promotion, il est ici formidable, le film vaut beaucoup mieux que cette représentation instrumentalisée.
Roberto Benigni & Jean Reno
Après le décevant “Pinocchio”, supportant mal la comparaison avec la version signée Luigi Comencini, Roberto Benignini, retrouve la veine, avec son co-scénariste Vincezo Cerami, de “La vie est belle”, qu’il faut voir comme une fable sur la guerre. Avec une sorte de naïveté, il arrive à trouver le côté poétique des atrocités avec générosité. Si sa représentation stylisée de l’holocauste, m’avait personnellement dérangé, on finit ici par baisser les armes, devant les trésors d’énergie qu’il déploie. La représentation onirique de la guerre a certes des limites, mais elle finit ici par nous convenir. Dans cette nouvelle variation d’Orphée allant rechercher Eurydice aux enfers, Attilio un poète lunaire et reconnu et père de deux jeunes filles, va traverser un Bagdad en guerre, étant porté par une inconscience causée par un amour absolu. Ludion, agité, il virevolte constamment, trouve le petit décalage comique des situations tragiques – ce que fait Gérard Jugnot, comme réalisateur, chez nous -. L’actualité est ici un prétexte, il semble visiblement en manque de jouer, il se fait désormais trop rare, hormis ses propres films. Incontestablement son génie comique fonctionne, il est apprécié en France, depuis son rôle étonnant de professeur iconoclaste dans “Pipicacadodo”, joli film de Marco Ferreri. Sous influence, Fellinienne, et baigné par la belle musique de Nicola Piovani et Tom Waits, le film trouve son rythme, et sa cohérence. Il y a des trouvailles très amusantes, et quelques scènes d’anthologies, comme la scène du champ de mine. Roberto Benigni, arrive à contourner certains écueils et maladresses, par une énergie redoutable et un humanisme communicatif. Au final de ce film burlesque, maladroit – le cliché du collier – mais sincère, les réserves finissent par s’évaporer ! C’est une histoire d’amour fou, dans la lignée d’un “Peter Ibbeston”, ce qui n’est pas désagréable. Reste que l’on aimerait voir Roberto Benigni plutôt dans d’autres univers que le sien.
LE RETOUR DE LA HUITIÈME MERVEILLE DU MONDE
C’est la trêve des confiseurs, la tentation est grande de la respecter, surtout qu’elle est raccord avec l’optique de robinet d’eau tiède consensuel de ce blog. Tant pis le pisse-froid est de sortie ! Si on pouvait attendre légitimement beaucoup de ce remake du “King Kong” original d’Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper – j’ai beaucoup apprécié la trilogie du “Seigneur des anneaux” -, il faut bien le dire que l’on en ressort, mi-abruti, mi-déçu. La huitième merveille du monde – je vous épargne les jeux de mots habituels – fait penser ici à une vieille dame, outrageusement ripolinisée, ayant subit un liftinge – francisation à la Queneau, en passant -, lui donnant un drôle de petit air momifié. Mais on retrouve les signes de fatigue, dans un visage inexpressif, sans âge véritable, elle met beaucoup plus de temps à se déplacer. 188 minutes, pour ce grand amour contrarié, et désensualisé en passant, c’est beaucoup ! On retrouve bien le personnage du metteur en scène mégalomane, Carl Denham, sorte de Werner Herzog avant l’heure, du style “il peut y avoir des morts”, si c’est pour établir une œuvre. Jack Black, y ajoute beaucoup d’humour, il est étonnant dans le style chaînon manquant entre Orson Welles et … Sébastien Cauet. Ann Darrow est joué par la lumineuse Naomi Watts, digne de figurer chez les grandes “screaming girl”, elle amène une sensibilité face un pathos un peu trop outrancier. Face à elle, King Kong est décidément trop humain. Bardé de cicatrices et usé par les épreuves et la solitude, il faut le voir faire du patinage sur glace comme Marlon Brando dans “Premiers pas dans la mafia” !
Naomi Watts
Les autres personnages sont des créations du scénariste intellectuel, qui s’avère être un héros (Adrien Brophy, qui n’en rajoute pas trop pour une fois). Les personnages sont des stéréotypes des films d’aventures d’avant –guerre, même si cette caractérisation est assez plaisante, elle en devient lassante (Le bellâtre – Kyle Chandler -, le mousse recueilli – Jamie Bell, très bon -, le marin baroudeur à la clope au bec, le capitaine sombre du navire – Thomas Kretschmann qui retrouve son partenaire du “Pianiste”, le sieur Brophy en l’occurrence -. On a l’impression ici d’un immense recyclage, des films de zombies, “Jurassic Park”. Si Peter Jackson explore d’autres pistes – “Au cœur des ténèbres” de Joseph Conrad -, c’est pour mieux l’abandonner. Il nous livre ici son savoir-faire, indéniable, mais sans supplément d’âmes. C’est une amère déception, on aurait aimé retrouver l’esprit iconoclaste des premiers Peter Jackson, que l’on peut retrouver parfois avec les “diplodos” transformés en auto-tamponneuses ou quand le metteur en scène déclare que Fay Wray – créatrice du rôle d’Ann Darrow – n’est pas libre comme actrice car elle tourne avec… Cooper ! Il y a trop de tout ici, bestioles, guimauve…, et on a l’impression parfois que les acteurs jouent sur un fond bleu, et certaines incrustations sont carrément visibles, ce qui est gênant. La dépression, était déjà décrite en direct dans la toute première version – Fay Wray volant une pomme -, on ne retrouve ici rien de plus constructif, Peter Jackson, se paye même le luxe d’une ellipse de taille, le transport de King Kong de “Skull Island” à New-York ! C’est donc de la monnaie de singe (désolé, ce n’est pas pire que le “putain Kong” de “Libération”, à trop vouloir jouer à l’esbroufe mégalomaniaque. Le divertissement est au rendez-vous, mais sans plus. Je vous conseille le DVD du film de 1933, qui comprend aussi la suite “Le fils de Kong”, et des bonus où l’on retrouve Joe Dante et Ray Harryhausen, un temps où la bête n’était pas réduite à être VRP pour voiture, ou le support de pléthore de produits dérivés, film qui reste un diamant noir inégalé.



